Mardi 20 janvier 2009
Les deux écrivains martiniquais explorent les possibilités ouvertes par l'évènement poétique que constitue à leurs yeux l'élection du premier président noir des Etats-Unis. Entretien.

Dans «°L'intraitable beauté du monde°», texte adressé au nouveau président des Etats Unis, vous adoptez une attitude à la fois bienveillante et lucide envers lui. Pourquoi avoir choisi ce ton ?

Patrick Chamoiseau. Ce texte ne s'inscrit pas dans « l'obamania ». Il tente, avant tout, de s'emparer de ce qui est devenu un champ de projection pour tous les imaginaires du monde. C'est un phénomène étonnant et colossal. Il nous a paru intéressant de l'explorer, mais aussi de le conditionner, avec toute la poétique d'Edouard Glissant.


A la relecture, ce texte me fait penser à une sorte d'incantation magique, presque obscure. Une expression créole me vient à l'esprit : « réciter ». « Réciter » sur quelqu'un ou quelque chose, c'est projeter une sorte d'incantation pour conditionner, transformer cette personne ou cet objet. Cette tentative d'exploration poétique du phénomène se double donc d'une volonté de construire l'Obama dont nous avons besoin. C'est une intervention qui vise à transformer ce possible, à «°réciter°» sur Obama pour qu'il évolue dans le sens que nous souhaitons.

Pourquoi voyez-vous dans ce moment de l'histoire des Etats-Unis le résultat de cette « créolisation » du monde que vous explorez depuis plusieurs décennies ? L'élection d'Obama va-t-elle accélérer encore ce processus ?

Edouard Glissant.
Je le crois. Il y avait jusque là quelque chose qui boitait dans le Tout-monde °: c'était le rapport des Etats-Unis au monde, au reste du monde. Lorsque s'est précisée la perspective de l'élection d'Obama, tous ont prédit un changement du regard du monde sur les Etats-Unis. Nous croyons pour notre part que c'est le contraire qui se produit : cet évènement va changer le regard que les Etats-Unis portent sur le monde. Dans leur relation au monde, les Etats-Unis étaient en réalité étrangement absents. La plus grande puissance du monde, qui décide de tout, ne connaît pas le monde. Elle n'a aucune idée de ce qu'est le monde. Pratiquement aucun états-unien ne savait, au moment du déclenchement de la guerre d'Irak, que celle-ci frappait une région du monde abritant une civilisation trois fois millénaire. Personne aux Etats-Unis ne le savait, sauf les spécialistes qui organisèrent le pillage systématique des musées de Bagdad. Cela peut changer désormais.

Vous revenez dans ce texte sur la façon dont la conquête de l'Ouest a forgé l'imaginaire états-unien et, par là, le rapport de ce pays au monde. Comment, avec une telle histoire, cette puissance peut-elle passer passer du mode de la domination à celui, que vous proposez, de la relation, dans son rapport au monde°?


Edouard Glissant. Nous savons qu'il faut changer les imaginaires des peuples. Mais ces imaginaires sont libres °: on ne peut pas les changer par un décret. Or avec l'élection de Barack Obama, à l'intérieur-même des Etats-Unis, de nombreux non dits commencent à être résolus.
Les plus grands héros de l'histoire des Etats Unis, les pères fondateurs comme Washington, Jefferson, étaient des possesseurs d'esclaves. On ne peut pas bâtir réellement une nation sur un tel non-dit. Je crois qu'Obama, par son élection-même, rature le non-dit. Il reprend l'histoire des Etats-Unis à la base et la rétablit. Et, le faisant, il rétablit une nouvelle manière de rapport avec le monde. Il n'est plus possible de considérer le monde comme un objet de conquête, de dispute militaire.



Pourtant, vous vous montrez critiques sur ce point. «°Nous ne sommes pas sûrs que le président Obama échappera au cercle fatal des prédéterminations impérialistes°», écrivez-vous. La guerre a Gaza a suscité un terrible sentiment d'injustice et d'arbitraire. N'est-il pas illusoire de croire que les Etats-Unis pourraient demain renoncer au soutien inconditionnel qu'ils apportent à l'Etat d'Israël°?

Edouard Glissant. Je crois aux mutations historiques. Ce n'est pas parce que des haines sont séculaires qu'elles sont infinissables. Des basculements sont possible. Je crois qu'Obama est un visionnaire, mais qu'il ne veut pas le laisser voir, parce qu'il sait pertinemment qu'être un visionnaire en politique est un handicap terrible. Pour contourner ce handicap, il a adopté une stratégie de ce qu'il faut dire au moment où il faut le dire. Peut-être a-t-il déjà commencé ce à quoi nous l'exhortons dans ce texte°: choisir des chemins de traverses quand les positions traditionnelles, figées, ne donnent rien. Si ce n'était pas le cas, il est certain que l'échec serait terrible. La seule chose qui resterait alors serait le symbole de l'élection d'un président noir.

L'espoir presque deraisonné que soulève Barack Obama n'est-il pas dangereux au regard des désillusions qui pourraient, demain, lui succéder°?


Patrick Chamoiseau.
Il est devenu, c'est vrai, un champ de projection massif. Ce qui est extraordinaire, c'est que le phénotype le plus déprécié au monde soit devenu le le réceptacle d'une telle espérance.

Comment l'expliquez-vous°?


Patrick Chamoiseau. Cette espérance est à la mesure de la désespérance, à la mesure du cauchemar dont sortent les Etats-Unis et le monde, celui du règne de G.W. Bush.
Plus profondément, elle à la mesure de ce non-dit de l'histoire de l'esclavage. La question de l'Afrique est ici centrale °: la conscience-monde porte une zone souffrante, la zone africaine. Aujourd'hui, tout se passe comme si la partie la plus délaissée, la plus oubliée, la plus méprisée, la plus pauvre du monde était capable de penser le monde autrement, de le sentir autrement. C'est une puissance symbolique incroyable. On aurait tort de penser que la puissance symbolique n'est pas un évènement. Un évènement qui peut ouvrir la voie à des actes, à des politiques, à des ruptures d'impossibles, à des dépassements. Là est son intérêt. Elle exprime l'aspiration à une remise à zéro du compteur du monde, à l'entrée dans un autre monde, où seraient réglées les injustices récurrentes qui relèvent des mondes anciens. Le conflit entre Israéliens et Palestiniens, c'est un archaïsme. Cela ne correspond plus à la fluidité, à la réalité du monde d'aujourd'hui. Deux problèmes fondamentaux nous obligent à entrer dans un autre monde. D'une part, cette crise écologique majeure, qui pousse à un bouleversement des stratégies de développement. D'autre part cette dictature capitaliste qui pèse sur tous les peuples et sur tous les esprits. Cet hypercapitalisme a montré ses limites et son inacceptable, avec ses incroyables concentrations de richesses qui côtoient une paupérisation accélérée. Il y a là une possibilité et un devoir de changement, de rupture, de modification. Ici, la force symbolique peut se révéler intéressante, en ce qu'elle libère les croyances, les espérances, mais aussi les imaginations, les ferveurs. En fait, la marge de manœuvre de Barack Obama se situe dans la puissance symbolique qu'il incarne, et sur laquelle il peut s'appuyer. Cette puissance symbolique permet et exige des renouvellements extraordinaires.

Contre les ravages du capitalisme que vous évoquez, vous avancez dans ce texte l'idée d'un tribunal international pour juger les crimes économique et financiers. Mais alors, c'est, dans le contexte actuel, toute la finance mondiale et toutes les multinationales qu'il faudrait juger...

Patrick Chamoiseau. Ce qui est sûr, c'est que les instances mondiales nous manquent. Une grande politique, une vraie politique, c'est une politique de construction d'espaces de régulation au niveau mondial. Les forces, les idées progressistes sont encore malheureusement cantonnées dans les espaces nationaux. L'espace de la globalisation, l'espace du Tout-monde est encore largement et massivement occupé par les capitalistes, les financiers, les marchands. Il est impérieux de construire à l'échelle de la totalité-monde des instances de régulation qui relèvent de l'équité, de la justice et permettent l'avènement d'un nouveau monde. Obama dispose de la puissance symbolique pour le faire.

Comment avez-vous réagi au spectacle de l'Europe ruminant sa mauvaise conscience face au pas franchi par les Etats Unis avec l'élection de Barack Obama°? L'Europe, en dépit du discours à la mode sur la «°diversité°», résiste -t-elle davantage que d'autres lieux du monde à ce processus de créolisation°?

Edouard Glissant. C'est une évidence. L'Europe fut le lieu central de la formation, positive, de l'idée de nation. Mais cela fut suivi de l'émergence, tout à fait négative, de l'Etat-nation. Ce sont les Etats-nations qui se sont disputés le territoire européen, puis le territoire du monde. D'où le fait que l'Europe présente davantage de résistance à des idées nouvelles, à l'idée de supranationalité par exemple. C'est ce qui explique les difficultés à faire l'Europe elle-même. Les Etats-Unis sont moins crispés de ce point de vue, parce qu'ils sont une fédération d'Etats dont certains disputent au pouvoir fédéral ses prérogatives.


Vous vous tenez à distance de la notion de multiculturalisme. Qu'est ce qui la distingue de vos idées de créolisation, de métissage, d'identité-relation°?

Edouard Glissant. Notre conviction est qu'il faut dépasser le stade du multiculturalisme pour aller vers celui de la créolisation. Le multiculturalisme, c'est l'écran qui dissimule l'absence de relation véritable entre les cultures. Il est vrai que les Etats Unis sont depuis longtemps un Etat multiculturel. En témoigne, par exemple, la production de jazz, une musique née dans la communauté noire que s'est appropriée l'ensemble de la nation états-unienne. Mais si les cultures se côtoient, contribuent à une même émergence, partagent des valeurs semblables, elles ne se mélangent pas. Le multiculturalisme couvre une espèce de séparation fondamentale. Il y a à New York une rue qui sépare Little Italie du quartier chinois. Personne, en deux siècles, ne l'a jamais franchie. Ce que nous appelons créolisation, ce mélange des imaginaires, ne se produit pas aux Etats-Unis.



Craignez-vous que les effondrements économiques auxquels nous assistons ne relancent la contruction des murs entre les peuples, les politiques de répression vis à vis des migrants, la désignation de boucs-émissaires°?


Patrick Chamoiseau. Nous assistons à l'effondrement d'une partie du monde ancien. La tentation, dans ce cas-là, est celle d'une reconstruction du monde ancien. Mais l'émergence poétique de cet évènement, qui vient de l'imprévisible et va vers l'imprévisible, nous permet d'envisager l'autre monde, cette «°nouvelle région du monde°» dont parle Edouard Glissant. Les reconstructions qui nous incombent passent par des systèmes relationnels intenses, pour restaurer, mettre en équité, en relation, en harmonie, ce qui était disjoint, éclaté, séparé, déséquilibré dans le monde ancien. Il est nécessaire, pour cela, de développer une poétique de l'humanité et du Tout-monde. La crise, c'est l'effondrement, mais c'est aussi l'opportunité pour une renaissance. Il faut saisir cette opportunité donnée par la poétique, pour conjurer les impossibilités qui risquent de se dresser devant la naissance d'un nouveau monde. Mais aussi pour favoriser l'émergence d'une autre pensée du monde, d'un autre imaginaire du monde, fondé sur la notion de relation.



Entretien réalisé par Rosa Moussaoui

L'intraitable beauté du monde. Adresse à Barack Obama, Editions Galaade-Institut du Tout-Monde.






Par cabaret voltaire - Publié dans : Idées
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Lundi 24 novembre 2008

Ce corridor là est interminable. Sale et puant. Une odeur âcre qui vous tord l'estomac. Tous les clochards de Paris doivent venir ici se soulager la vessie. Sur les rigoles des côtés, l'eau croupie traîne sa crasse. Le plafond a chopé la petite vérole. Aux murs, les désespérants quatre sur trois publicitaires. Une photo de plage caribéenne pour vanter les mérites de la Réunion. N'importe quoi. Aussi crédible que les formes Photoshop de la sirène dénudée qui se déhanche dans l'eau. Yaourts, bagnoles ou voyages, faut croire que les seins siliconés de créatures aguicheuses sont le seul bon moyen de capter le temps de cerveau disponible.

Au bout du couloir, elle est toujours là, prostrée, la main tendue, les yeux baissés, les cheveux planqués dans son voile, avec les mêmes supplications à vous arracher l'âme du coeur. Passer vite. Ne pas ralentir. D'ailleurs c'est la course. Vite, dépêche toi. Joue des coudes, bouscule, accélère. Si tu rates la rame, t'es cuit. Dix minutes d'attente assurées sur le quai bondé et lugubre. La cour des miracles. Des junkies hurlants, rescapés de peu d'une nuit de défonce. Des gamins paumés qui s'incrustent entre les rames et jouent à cache cache sur les voies pour mettre du piment dans leur vie de merde. Des femmes de ménages aux yeux usés et aux mains flétries. Une armée de prolos et de chômeurs à la nuque courbée. Des étudiants de Paris 8 qui font semblant de bachoter, le nez plongé dans des copies mal griffonnées. Des cadres malchanceux de la Plaine-Saint-Denis, la serviette en cuir collée au corps, écouteurs enfoncés dans les oreilles pour se faire croire qu'ils sont ailleurs.

A partir de Saint Lazare, c'est la frontière invisible. Les belles personnes parfumées bifurquent. Les Gaulois désertent, et laissent les immigrés seuls à leur purgatoire. Embarquement immédiat pour la grisaille banlieusarde. On charge le bétail comme on peut. Pour ça, on emploie des pousseurs. C'est un nouveau métier, qui consiste à rentabiliser au maximum la compressibilité des corps humains. Ils sont affublés de gilets orange fluo, genre, uniforme pour assurer un minimum d'autorité, pas de panique, on est là pour réguler la circulation.

Dès que le ronronnement de la rame commence à se faire entendre, tout le quai est sur les starting blocks. Le but est d'être assez vif ou assez fourbe pour s'assurer une place assise. Souvent, ça dégénère. Coups de coudes, mains baladeuses. Insultes racistes. Les pires, elles sont pour les gosses roms qui font leur spectacle de hip hop bulgare dans un tintamarre de tous les diables. Les vieilles les détestent. Les vieilles. Avec leur cabas du marché, leurs haines recuites et leurs regards de serial killeuses, elles sont toujours là aux heures de pointes. Histoire d'emmerder le monde. Comme si elles ne pouvaient pas attendre une heure ou deux que la bête ait fini de cracher ses fleuves de masses laborieuses pour aller s'acheter leur brique de soupe.

Souvent, il y a des incidents techniques. Les incidents techniques, ça n'arrive jamais lorsque vous êtes d'une humeur flâneuse. Ils s'arrangent toujours pour surgir quand vous êtes vraiment très pressé. Parfois la lumière s'éteint alors dans la rame. Ce qui énerve les lecteurs de 20 minutes encore plus que les blattes qui se trimbalent sur la crasse des sièges bleus électriques. Passée Saint Lazare, ils doivent faire des économie d'électricité sur l'éclairage des stations. La pire, c'est Liège. Un soir d'hiver sans lune. Les quelques bobos encore égarés là s'évanouissent à Guy Moquet. Place Clichy, nouveau chargement de galériens. Après, on passe le périph. Bienvenue au ban.


R.

Par cabaret voltaire - Publié dans : Sur le vif
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Samedi 22 novembre 2008


Pour paraphraser Marx, qui lui même s'inspira de Hegel, l'histoire se répète pour ainsi dire trois fois. La première fois comme tragédie, la seconde fois comme farce... et la troisième comme pantalonnade intégrale.



" Que peut-il ? Tout. Qu'a-t-il fait ? Rien. Avec cette pleine puissance, en huit mois un homme de génie eût changé la face de la France, de l'Europe peut-être. Seulement voilà, il a pris la France et n'en sait rien faire.
Dieu sait pourtant que le Président se démène : il fait rage, il touche à tout, il court après les projets ; ne pouvant créer, il décrète ; il cherche à donner le change sur sa nullité ; c'est le mouvement perpétuel ; mais, hélas ! cette roue tourne à vide.
L'homme qui, après sa prise du pouvoir a épousé une princesse étrangère est un carriériste avantageux. Il aime la gloriole, les paillettes, les grands mots, ce qui sonne, ce qui brille, toutes les verroteries du pouvoir. Il a pour lui
l'argent, l'agio, la banque, la Bourse, le coffre-fort. Il a des caprices, il faut qu'il les satisfasse. Quand on mesure l'homme et qu'on le trouve si petit et qu'ensuite on mesure le succès et qu'on le trouve énorme, il est impossible que l'esprit n'éprouve pas quelque surprise. On y ajoutera le cynisme car, la France, il la foule aux pieds, lui rit au nez, la brave, la nie, l'insulte et la bafoue ! Triste spectacle que celui du galop, à travers l'absurde, d'un homme médiocre échappé ".


Victor HUGO, Napoléon, le Petit

Par cabaret voltaire - Publié dans : Humeur
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Vendredi 21 novembre 2008


Charles Pasqua n'a rien perdu de son cynisme. En témoigne sa réponse à la question d'un auditeur de France Inter, hier matin, sur l'assassinat de Malik Oussekine, le 6 décembre 1986, par des voltigeurs motoportés, en marge des manifestations pour le retrait du projet Devaquet. « C'est une affaire qui m'a profondément meurtri », a assuré en préambule l'ancien ministre de l'Intérieur. Sans doute pour mieux faire passer l'ahurissante argumentation qui suivit. Acte 1, se défausser de toute responsabilité : « Si j'étais ministre de l'Intérieur et par conséquent le responsable du ministère, ce n'est pas moi qui dirigeait les forces de l'ordre ». Diable  ! Le premier flic de France ne tenait donc pas ses troupes ? La police nationale était-elle autogérée sous Pasqua ? Acte 2 , se grimer a posteriori en fidèle soutien du mouvement étudiant : « J'avais pressenti qu'un jour ou l'autre nous irions à la catastrophe. C'est la raison pour laquelle pendant des jours et des jours, j'ai demandé au premier ministre que l'on retire ce texte (le projet Devaquet - NDLR) ». Acte 3, présenter le meurtre de Malik Oussekine comme une conséquence naturelle de la tension entre policiers et manifestants : « Vous savez, quand on est confronté à des manifestations qui durent pendant des jours et des jours, il est inévitable qu'il y ait un dérapage à un moment ou à un autre ». « Dérapage inévitable », le matraquage à mort, par des policiers, d'un jeune malade, non violent, non manifestant, dans un déchaînement aveugle, délibéré, systématique ? « Dérapage inévitable », ce meurtre dont la dimension raciste a soulevé l'indignation et la colère du pays ? « Dérapage inévitable », le verdict d'une scandaleuse clémence (deux et cinq ans de prison avec sursis) rendu en 1990 en faveur des policiers assassins ? Si cette affaire a « profondément meurtri » Charles Pasqua, elle ne lui a décidément rien ôté de son obscénité.¶

Rosa Moussaoui


Rappel des faits, dans L'Humanité :

"Il y a vingt ans... Malik Oussekine meurt sous la matraque"

et

Pasqua avait dit aux policiers "je vous couvrirai"

Par cabaret voltaire
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Mercredi 19 novembre 2008

Réaction de l'Association pour la protection de la mémoire des victimes de l'OAS et de L'Associations des Amis de Max Marchand, Mouloud Feraoun et leurs compagnons.

Au nom de l’ensemble des victimes de l’OAS en Algérie et en France, de la femme de ménage au haut fonctionnaire, de l’appelé du contingent à l’officier supérieur et au magistrat, comment ne pas s’indigner qu’il ait fallu attendre plus de trois ans et passer par des procédures judiciaires pour qu'il soit mis fin à une situation déshonorante à l'égard de la République.

Là où l’État et ses services se sont révélés, selon le cas, impuissants, défaillants, voire absents, la justice a su, en toute indépendance, rappeler qu’on ne pouvait pas impunément glorifier les membres d’une organisation criminelle, dont certaines victimes ont été citées à l’ordre de la Nation et dont l’acte de décès est revêtu de la mention "Mort pour la France".

L’OAS a été une organisation paramilitaire, aux méthodes terroristes, qui a tenté - en vain, mais au prix de quelque 2200 victimes civiles et militaires – de s’opposer, par le putsch, la sédition armée, l’assassinat individuel, le massacre collectif, l’attentat aveugle ou ciblé, à la politique algérienne du Gouvernement, approuvée démocratiquement par les Français.

Ériger en combattants, résistants et patriotes ceux qui ont déserté et tourné contre la République les armes qu’ils en avaient reçues est inadmissible. Eriger en martyrs et en héros ceux qui ont agressé et tué des dizaines de représentants des forces de l’ordre, du monde enseignant et de l’institution judiciaire est en contradiction avec le respect de l’autorité du policier, de l’instituteur et du juge exigé des jeunes aujourd’hui.

L’application de la décision du tribunal administratif de Marseille, ordonnant le démantèlement de la stèle de Marignane, marque la fin d’un épisode honteux de ces menées révisionnistes qui n’auraient jamais dû être tolérées.

Il importe donc de poursuivre la dénonciation et obtenir l’enlèvement de ces plaques et monuments de la discorde implantés sur le domaine public à Nice, à Théoule-sur-Mer, à Perpignan, à Béziers et ailleurs. Nous appelons celles et ceux qui soutiennent cette démarche à nous rejoindre, en particulier les rapatriés dont la douleur est instrumentalisée par des individus qui ne représentent qu’eux-mêmes et n’ont d’autre objectif que la revanche au mépris d’une mémoire légitime.



DÉMANTÈLEMENT DE LA STÈLE OAS DE MARIGNANE
Par cabaret voltaire - Publié dans : Actualité
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Mercredi 19 novembre 2008

Il y a une vingtaine d'années le monde entrait dans l'ère dite de la "mondialisation". Elle devait permettre une meilleure compréhension entre les hommes, un monde sans murs, l'ouverture à l'autre, la fin des exclusions planétaires, l'intégration des pays du sud à une "mondialisation heureuse". Victorieux du communisme, le libéralisme accédait au statut de phénomène naturel, universel, tolérant, inclusif et généreux. Il allait refaçonner le monde à son image, exemplaire. Nous pouvons et devons aujourd'hui nous livrer à un premier bilan de cette expansion planétaire du "marché", présenté récemment encore comme l'horizon indépassable et unificateur de l'humanité. L'actuelle crise financière, et surtout systémique, bouleverse bien des concepts et peut sonner le glas d'un monde. Elle éclaire la dimension essentiellement marchande et prédatrice de la mondialisation du marché capitaliste, d'un libre-échange seulement libre pour ceux qui se situent dans le camp des riches. A l'aune des expériences démocratiques et de transformations sociales en Amérique latine, nous allons étudier le fonctionnement de la pensée unique globalisante qui sous-tend la mondialisation, son comportement par rapport à "l'autre", lorsqu'il revendique et assume sa différence, refuse de l'abdiquer, de se soumettre. En ce début de siècle, ces enjeux d'identité et d'altérité, le pluralisme politique et culturel, sont placés au coeur de la dynamique mondiale.

Après l'effondrement du bloc soviétique, le monde devint unipolaire. Par la libre entreprise, par la "concurrence libre et non faussée", par "la main invisible du marché, la mondialisation marchande se proposait d'assurer aux peuples égale dignité, équité, compréhension et respect mutuels, égalité des chances... Certains proclamèrent même la fin de l'histoire et des idéologies. L'Occident, civilisateur et altruiste, devenait enfin totalement monde, pour le bien de tous, au beau milieu d'une allègre rhétorique démocratique. Après les attentats terroristes du 11 septembre 2001 aux Etats-Unis, la nouvelle unipolarité marchande abandonna ses oripeaux faussement humanistes et emboîta le pas guerrier au président George Bush. Ce dernier proclamait un prétendu "conflit des civilisations »  et la guerre totale contre "le terrorisme". Le concept, élastique, englobe Ben Laden mais aussi les états classés "voyous" par la Maison Blanche (Cuba, l'Iran...), les mouvements sociaux anti-capitalistes, les paysans boliviens "cocaleros", les "populismes", les mouvements de libération nationale, etc. Une véritable guerre et croisade contre l'altérité, contre l'autre, dès lors qu'il n'appartient pas au reaganien "empire du bien". Une guerre contre les peuples de "la périphérie" qui aspirent à un autre sort que celui qui leur est réservé dans le capitalisme mondialisé. Depuis le 11 septembre des Twin Towers, les Etats-Unis de G. Bush ont renoncé à la recherche d'une domination plus consensuelle, et jeté le masque de la "mondialisation joyeuse". La guerre contre le terrorisme a produit de dangereuses grilles de lecture et des schémas manichéens appliqués à une situation internationale changeante et fort complexe, à une Amérique latine en pleine effervescence sociale et en affirmation d'identité. Elle n'est plus un "continent perdu"1. Au moment même où entrait en vigueur le Traité de libre commerce ALENA (Mexique, Etats-Unis, Canada) et où le président Clinton lançait à Miami l'idée d'une stratégique Zone de libre-échange des Amériques (ZLEA) (vaste entreprise de recolonisation), les Indiens zapatistes du Chiapas se soulevaient (premier janvier 1994); ils exigeaient du gouvernement mexicain le respect de leur altérité et revendiquaient "un monde qui contienne tous les mondes".

En Amérique latine, depuis la fin des années 1980, Washington a subi d’importants revers politiques. Ses projets sont désormais en échec, et les politiques du FMI ne font plus recette. Le rejet de la brutale mondialisation néolibérale des années 1970-1980 et du « consensus (draconien) de Washington » a porté aux gouvernements des forces de gauche et de centre gauche, considérées par Washington comme le nouvel ennemi « populiste »2. Ce « printemps démocratique »3 dure et se propage. Le 14 décembre 2004, à La Havane, Fidel Castro et Hugo Chávez lancent l’Alternative bolivarienne des Amériques (ALBA), pour des échanges solidaires, non marchands et un commerce juste entre pays, sur un pied d’égalité. Quoi de plus respectueux de l’autre ? Le 23 mai 2008, à Brasilia, 12 nations latino-américaines créent l’Union des nations sud-américaines (UNASUR)4. Elles affirment un front commun, une communauté de valeurs, et surtout une nouvelle indépendance par rapport aux Etats-Unis. Par la recherche d’alternatives au modèle hégémonique en crise, au « moi » occidental dominant mais décrédibilisé, l’Amérique latine affirme désormais sa différence, retourne aux utopies émancipatrices. Mise à mal, la pensée dominante ne le supporte pas et livre une véritable guerre idéologique aux acteurs de ces changements, à tous ceux qui exigent d’être reconnus égaux et différents.

Les médias, chiens de garde d’une mondialisation d’apartheid

L’information sur les nouvelles réalités de l’Amérique latine reste tributaire des comptes rendus d’une poignée de grandes agences de presse, dépendant pour la plupart des Etats-Unis, de leurs intérêts, de leur politique, de leurs préjugés. Le sociologue Pierre Bourdieu a disséqué les mécanismes de « cette énorme bouillie homogène qu’impose le cercle (vicieux) de l’information circulant de manière circulaire »5. Le monopole occidental sur les grands médias répond aux besoins du marché. L’idolâtrie du marché a coïncidé, à la fin des années 1980, avec le lancement de la « mondialisation ». La globalisation du marché nécessite en effet une pensée unique consensuelle ; en d’autres mots, une censure par le consensus. « Une fois qu’un consensus est établi, il fonctionne comme une censure »6, une censure invisible. Dès lors, comme le soulignent Pierre Bourdieu et Ignacio Ramonet, les médias se complaisent dans une répétition qui a valeur de démonstration.

Pour orchestrer le consensus international, le président Ronald Reagan créa, en 1983, la Fondation nationale pour la démocratie (NED). Le 14 janvier 1983, il signa la directive secrète NSDD.77 qui met en place une fondation pour « mieux contribuer à la campagne globale pour la démocratie »7. Moins voyante que la CIA, cette fondation est en charge de la « guerre idéologique »8, des campagnes d’intoxication médiatiques, etc. Elle héberge le secrétariat de la Center for International Media Assistance, une structure d’aide aux médias  « libres ». Selon le The new York Times et le The Washington Post des 15 et 16 février 1987, elle aurait trempé dans le scandale de l’Irangate ». Depuis 1988, elle s’intéresse beaucoup à la déstabilisation du Venezuela, « mais sans terrorisme ni embargo économique pour le moment »9. L’avocate nord-américaine Eva Golinger a découvert des documents officiels attestant du financement par la NED de groupes d’opposition et de médias privés au Venezuela10. La NED finance aussi quasi totalement le Center for a free Cuba (Centre pour une Cuba libre). Avec la NED, le « lavage de cerveaux en liberté » vaut mieux qu’une intervention militaire11. Pour le linguiste nord-américain Noam Chomsky, « le contrôle des réseaux, la global information dominance » commande de nouvelles façons de faire la guerre (une « guerre propre », de nouvelles stratégies (le « soft power »), afin d’intégrer l’ensemble des nations autour du marché mondial »12. Le philosophe Bernard Stiegler définit ce contrôle de l’inconscient des individus, ce pouvoir pris sur les consciences par les médias, comme le « psychopouvoir »13. Le « mimétisme médiatique »14 fonctionne comme une véritable police de la pensée dans ce que certains appellent la « société de l’information globale ». Pour Serge Halimi, la pensée unique relève d’un discours méprisant de caste et de classe »15, d’un « journalisme de marché ». Car la pensée unique n’est pas neutre. « Elle traduit en termes idéologiques à prétention universelle les intérêts du capital international, de ceux qu’on appelle « les marchés », c'est-à-dire les gros brasseurs de fonds »16. Par conséquent, la seule politique possible, la seule pensée unique possible, sont celles qui ont l’aval des marchés. Et le marché sait, lorsque cela s’avère nécessaire, fabriquer de gros « médias-mensonges »17. L’invasion militaire nord-américaine du Panama, en 1989, visait officiellement à arrêter le président panaméen Noriega, pour trafic de drogue. Ce même président réclamait alors la fin du bail de Washington sur le canal, voie stratégique pour les Etats-Unis. Noriega fut arrêté au prix de bombardements « chirurgicaux » de la population civile. 3000 morts, « victimes collatérales » ignorées des médias… La satanisation de Noriega, incarnation du mal, induisait du même coup le remède : l’exorcisme, l’intervention, l’éradication.


Du média-mensonge comme arme de guerre.

Depuis 1959, en sus des 638 tentatives de la CIA18 pour tuer Fidel Castro (décision prise à l’époque par le Président Eisenhower), les médias occidentaux mènent sans relâche une véritable  « guerre de basse intensité » contre la révolution cubaine, accusée de tous les maux, et surtout de résister à son puissant voisin. A force d’être matraqué, repris, de tourner en boucle, le mensonge, la répétition, par accoutumance, deviennent vraisemblables. Ainsi en fut-il lors d’un moment historique, d’importance exceptionnelle, lorsque le 19 février 2008 Fidel Castro annonça qu’il ne briguerait pas un nouveau mandat présidentiel. Le 25 février, sur le site numérique de BBC Mundo, après l’élection de Raoul Castro à la présidence du Conseil d’Etat, on pouvait lire un titre aguicheur : « Le poids des réflexions », vite contredit tant la réflexion se révélait d’une profondeur abyssale : « Les rapports entre les frères Castro sont à Cuba un mystère assaisonné de rumeurs les plus disparates (…) On raconte qu’ils se sont enfermés en tête-à-tête et qu’ils ont discuté plusieurs heures, et que de l’extérieur du bureau de Fidel on pouvait entendre leurs cris ». Le même ragot court depuis quarante ans pour fonder historiquement une « rupture » entre Fidel et le Che, sans l’ombre du début d’une source fiable, d’une archive… Comme il n’y a pas de fumée sans feu, les rumeurs se répandent telle une traînée de poudre et deviennent une info, voire un scoop. Chacun se souvient des fameuses « armes biologiques » que détenait Cuba. L’accusation fut lancée par les Etats-Unis en 2003. Washington en profita pour geler les accords migratoires avec La Havane et l’Union Européenne, préoccupée par l’arrestation de « 75 dissidents », emboîta le pas aux Etats-Unis et décréta des sanctions contre Cuba : un très symbolique gel des contacts culturels !

La relève de Fidel Castro donna lieu à une avalanche de déclarations teintées d’arrogance, de relents colonialistes et de volonté d’ingérence. Le très démocrate président Georges Bush appela les Cubains à « construire la démocratie »19. Le candidat républicain Mc Cain insista sur la nécessité de « faire pression sur le régime cubain »20. « L’empire » s’érige en donneur de bons et mauvais points. A la main tendue de Raul Castro, G. Bush répondit : « m’asseoir à la même table que lui et me photographier avec un tyran comme Raul Castro réduirait le prestige de ma charge et élèverait le sien »21. Mimétique et suiviste, le premier ministre François Fillon exigea « une évolution du régime cubain vers la démocratie »22. Le très démocratique gouvernement français, au même moment, ratifiait le « nouveau traité européen » sans passer par les urnes d’un référendum. Ainsi fut imposée une Constitution que le peuple français souverain avait rejetée une première fois (mai 2005), par référendum. Dans une véritable démocratie, seul le peuple peut valider ou invalider, par la même voie, ce qu’il a lui-même décidé une première fois. .. Le très sérieux et europhile El País, comparait quant à lui Fidel à la « reine mère »23. On mesure à travers ces réactions, interchangeables, l’incapacité des Etats-Unis et de l’Europe à adopter une attitude rationnelle, dépassionnée, équilibrée, par rapport à Cuba. Les réactions   du   « Sud » furent d’une toute autre nature. Le président modéré brésilien Luis Inácio Lula da Silva, que l’on ne peut soupçonner de « fidélisme », déclara : « chaque peuple doit décider de son régime politique (…) les Cubains disposent de la maturité pour résoudre leurs problèmes (…) Fidel est le seul mythe vivant de l’histoire de l’humanité24. Le gouvernement de droite mexicain insista sur le « respect total de l’autodétermination et de la volonté du peuple cubain »25. Cela s’appelle le respect du droit international et … de l’altérité. Comme cela va de soi, insistait un spécialiste français : « dans la mesure où il y a un parti unique et collectivisation des moyens de production et d’échange, on a affaire à une dictature »26. Point de démocratie hors de la libre entreprise et du libre échange. Et si l’on parlait des changements nécessaires aux Etats-Unis, rétorqua ironiquement Fidel Castro27.

Les medias-mensonges ont aujourd’hui fort à faire en Amérique latine. Les cibles ne manquent pas : tous ceux qui mettent en cause le néolibéralisme : Hugo Chavez, Rafael Correa, Evo Morales, Raul Castro…Que n’a-t-on pas entendu lorsque, le 18 décembre 2005, fut élu avec 53,74% des voix le « premier président indien » de l’histoire d’une Bolivie à majorité indienne (62%). Un véritable concert de louanges (un mélange de bonne conscience, de paternalisme et d’hypocrisie) au sujet du président Evo Morales. Ce même président sera satanisé quelques mois plus tard lorsqu’il appliquera son programme et nationalisera les hydrocarbures, le premier mai 2006. L’Indien devint dès lors « populiste », autoritaire, inféodé à Chavez, etc. A-t-on déjà vu une oligarchie perdre son hégémonie, ses privilèges, sans recourir à la violence, à la subversion, au racisme ? Le processus constituant, l’élaboration et l’adoption d’une nouvelle constitution, puis le référendum révocatoire, ont donné lieu à un florilège de mensonges médiatiques ; soulignons au passage l’hostilité acharnée et persévérante de deux fleurons de centre-gauche de la presse occidentale, les très sérieux et référentiels Le Monde et El País. Le jour même du référendum révocatoire (10 août 2008), le spécialiste du Monde écrivait avec ce mépris viscéral- et de classe- des élites occidentales : « Depuis son élection à la présidence de la Bolivie en décembre 2005, le pouvoir l’a métamorphosé : il met des vestes en cuir discrètement décorées aux couleurs andines (…) Evo est un caudillo narcissique (…)  L’Assemblée constituante « montre l’incompétence et l’arrogance des partisans de Evo Morales qui ne cessent de perdre des pans entiers de leur électorat (…) Aujourd’hui Evo Morales est contesté par la droite, débordé par l’extrême gauche et lâché (lisez bien « lâché ») par une bonne partie de ses électeurs ». Un monument de mauvaise foi, de condescendance méprisante. Lorsque l’on sait que Evo Morales obtint 67,4% des voix, on reste pantois devant une telle clairvoyance. Le même jour, El País estimait que le bras de fer bolivien opposait « le centralisme indigéniste » (les spécialistes du monde indien apprécieront) et la « décentralisation libérale », taxant au passage Evo Morales de « caudillo régional ». « Caudillo », il y a des mots en Espagne qui ne sont pas innocents. L’article 1 de la nouvelle constitution stipule que la Bolivie se constitue en « Etat unitaire, social, de droit, plurinational, communautaire, libre, autonome et décentralisé, indépendant, souverain, démocratique et interculturel ». Pour El País, le conflit oppose « l’autonomie contre le centralisme, le développement économique contre une société agraire principalement basée sur la coca, le libéralisme contre l’interventionnisme de l’Etat, la modernité sociale et culturelle contre l’indigénisme »28. En clair : la civilisation contre la barbarie. La stigmatisation devient ici ouvertement colonialiste. Le conflit de classe (oligarchie richissime contre une majorité de Boliviens très pauvres et la plupart Indiens) est évacué au profit de considérations quasi racistes, qui ethnicisent les problèmes sociaux. Avant même de connaître le résultat du référendum révocatoire, El País annonçait de « graves irrégularités, considérées comme normales par tout le monde »29. Irrégularités évidemment non confirmées ultérieurement. Mais calomniez toujours… El País pousse la perversion encore plus loin. Le conflit verrait s’affronter les « autonomies » (on sait la résonance que cela peut avoir pour un public espagnol) et le camp du « centralisme indigène »30, des «étatistes », les « indigénistes », les « communautaristes ». Clichés et caricature distorsionnent le conflit social, le racialisent, pour discréditer les profonds changements impulsés par le président Morales. Les opposants se voient généreusement qualifiés de « fédéralistes », « occidentalistes » (donc civilisés), girondins31 » (cela ne s’invente pas). Le quotidien socialisant oublie de mentionner que, dans la nouvelle constitution, figurent les autonomies indigène, municipale et régionale, et que les prétendus « autonomistes » ont participé pendant vingt ans à tous les gouvernements de droite centralistes, y compris les dictatures. Les lignes d’affrontement sont donc délibérément biaisées par les grands médias à des fins de basse politique contre le mouvement d’émancipation sociale et nationale.

Il est difficile de comprendre l’hostilité de El País par rapport aux gouvernements bolivien, vénézuélien et argentin sans rappeler que les omniprésentes multinationales espagnoles (la pétrolière Repsol, Telefonica, Endesa, etc.) et les grandes banques ont été affectées par les mesures prises par ces gouvernements pour récupérer leurs ressources naturelles, les secteurs clés de l’économie, bradés par les gouvernements précédents. Après la nationalisation (fin d’octobre 2008) par le gouvernement argentin du système privé des fonds de pension de retraites (mesure traitée de « sottise » par El País32), le titre Repsol chuta de 15%, celui de Gamesa de 22,30% et celui des banques Santander et BBVA de 9,91% et 9,10. Dans un éditorial fort libéral, le quotidien espagnol reprend les arguments des marchés : la nationalisation « discrédite le pays » ; elle est une « erreur économique »33. Ici, les intérêts du marché semblent se confondre avec ceux du quotidien espagnol. Lors de la grande crise argentine, ces mêmes entreprises espagnoles avaient contribué à vider les caisses du pays. A propos du Venezuela, Le Monde du 27 août 2008 nous apprend que « pour régler le problème du logement Chavez nationalise les cimentiers ; parmi eux : le français Lafarge. Il ajoute que Chavez a contraint les grandes compagnies pétrolières étrangères (dont Total, Repsol…NDR) à devenir des actionnaires minoritaires de la production de brut de l’Orénoque ». Ceci explique cela. L’intérêt des multinationales commanderait-il désormais la liberté de la presse ? Le pouvoir médiatique serait-il devenu le mercenaire du pouvoir économique ?

Le "babouin" de Caracas

Elu depuis 1998, vainqueur de 12 élections depuis, le président vénézuélien Hugo Chavez impulse une révolution qu’il qualifie de « bolivarienne » et qu’il inscrit dans un « socialisme du 21ième siècle ». Chavez réintroduit le mot « socialisme » dans le vocabulaire quotidien. Un mot interdit, tabouïsé, voire criminalisé, depuis vingt ans. Impardonnable audace qu’il faut lui faire payer. « Peu de gouvernements au monde font l’objet de campagnes de démolition aussi haineuses que Hugo Chavez (…) Ses ennemis n’ont hésité devant rien : coup d’Etat, grève pétrolière, exode de capitaux, tentatives d’attentat (…) Les calomnies les plus misérables sont colportées contre M. Chavez, conçues par les nouvelles officines de propagande »34. Parmi ces officines, la National Endowment for Democracy (NED), financée par l’administration nord-américaine. La machine à mentir et diffamer manipule les réseaux médiatiques et même certaines organisations de droits de l’homme. El País du 19 septembre 2008 titrait : « Chavez met au pas les juges », parce qu’au Tribunal Suprême, 12 magistrats sur 20 seraient chavistes. Au même moment, en Espagne, le PSOE et le PP négociaient en secret la composition et la présidence du pouvoir judiciaire35. En toute indépendance de la justice. Après le coup d’Etat contre Chavez du 11 avril 2002, Le « Supremo » refusa d’engager des poursuites contre quatre généraux accusés de participer au « golpe ». L’avalanche de mensonges médiatiques vise à déstabiliser un gouvernement coupable de consacrer une part importante de la rente pétrolière au financement de programmes sociaux, à l’alphabétisation, et d’avoir socialisé des secteurs importants de l’économie, etc. En dénigrant tous ceux qui remettent en cause le néolibéralisme, les médias agissent bien comme chiens de garde d’un système. La peur de la radicalité politique hante les élites. Le capitalisme est assimilé à la civilisation, la raison, la modernité, et ceux qui s’y opposent à des archaïques, des totalitaires, des barbares, voire des animaux. Cette pensée manichéenne lamine ou stigmatise la différence, monstrualise l’adversaire.

Les mécanismes de la diabolisation visent à susciter la répulsion par rapport à Chavez, Morales, Castro…Et qu’importent les moyens utilisés, au diable l’éthique, la déontologie… Libération du 20 février 200836 nous apprend que « Fidel Castro est souvent désigné aujourd’hui avec mépris comme « le fou » ou … le « coma-andante » (le comateux qui marche). Vertigineuse hauteur de vue. L’ultralibéral romancier péruvien Mario Vargas Llosa, transfuge de la gauche et repenti, mène la charge sans trop de scrupules langagiers. Dans une chronique (El País, 9 mars 2008), il disserte sur les « pitreries » du peu diplomate Hugo Chavez, sur « son ignorance et sa mégalomanie », son « galimatias socialiste »37. Ce même Vargas Llosa, dans une autre chronique, explique aux pauvres qu’ils sont responsables de leur situation ; « La pauvreté peut être vaincue ; il suffit d’avoir des yeux pour voir (…) La volonté de vivre des pauvres est capable parfois de surmonter tous les obstacles qui, dans les pays du tiers-monde, sont dressés contre l’initiative privée et la liberté par l’étatisme, le naturalisme économique, le collectivisme et les idéologies anti-marché »38. Contre la pauvreté, le romancier prône : « travail, propriété privée, marché et liberté »39.

Aveuglés par la haine politique, l’oligarchie et les anti-chavistes en viennent à assimiler le président vénézuélien à un primate, à une bête répugnante. Hugo Chavez, d’origine populaire, métissé d’Indien et de Noir, a tout pour inspirer le dégoût bourgeois des élites envers les classes populaires. Sur Internet fleurissent des sites qui traitent le président de «mico » (singe) : le « mico-mandante ». Polysémique, le vocable renvoie au singe, mais aussi au paillard, au lubrique, au « petit homme ». Chavez serait « un nègre aux grosses lèvres », « un australophitecus hugochavenzis »40, etc. Par une typification animale, on va jusqu’à dénier au président l’ensemble des attributs de l’humanité. Exclu de la communauté, son altérité est niée, animalisée. L’image stigmatisée de Chavez renvoie à un bestiaire inquiétant. On crée ainsi les conditions pour éliminer la bête et préserver les « valeurs occidentales », le système dominant. La mondialisation capitaliste ne permet pas de penser véritablement en termes d’altérité.

Le droit du "moi" libéral à l'ingérence politique

Un récent séminaire de la droite ultralibérale (Fondation internationale pour la liberté) à Rosario (Argentine), les 26 et 28 mars 2008, présidé par Vargas Llosa, et en présence des très conservateurs J.M. Aznar, Vicente Fox, Jorge Quiroga, de représentants de l’opposition vénézuélienne et bolivienne, de chefs d’entreprise, de professionnels de l’anti-castrisme, de repentis, de fondations politiques marquées à droite, a prôné l’urgente offensive contre le « populisme »41 et la réorganisation des forces néolibérales du continent. Le président Bush orchestre la riposte. En mai 2004 il a mis en place une « Commission d’assistance pour une Cuba libre », qui érige la subversion en politique d’Etat42. Le plan Bush, voté le 6 mai 2004, prévoit le financement généreux de la dissidence cubaine ainsi que tout un programme politique « de transition » et un « coordinateur » (le proconsul Caleb.Mc Carry), afin de superviser l’après castrisme. Le plan Bush programme la restitution à leurs anciens propriétaires de toutes les propriétés cubaines nationalisées, la privatisation des services de santé et de la Sécurité sociale43 … Aucun grand média occidental ne s’est insurgé contre cette intolérable ingérence dans les affaires d’un pays souverain. Aucun traité, aucune loi internationale, n’autorisent un pays à s’ingérer dans les affaires d’un autre pour promouvoir l’opposition et renverser le gouvernement. C’est explicitement le sens de l’appel du président Bush en octobre 2007, qui incitait au soulèvement populaire pour en finir avec le « goulag tropical »44. Le quotidien Le Figaro ajoute que plus de 70 millions de dollars sont affectés par les Etats-Unis chaque année au soutien de la dissidence, et à la propagande anti-castriste (radio Marti, TV Marti, etc.45). Le chef de la Section d’intérêts des Etats-Unis à La Havane (SINA) a multiplié, depuis septembre 2005, les provocations contre Cuba. L’édifice de la Sina, sur le front de mer à La Havane, diffuse des messages politiques à la population cubaine, sous la forme d’un écran lumineux. Imaginons un seul instant l’inverse…Aucun grand média occidental n’a dénoncé cette violation des principes de base de la diplomatie internationale.

Altérité et eurocentrisme


A travers ces quelques exemples pris dans l’actualité latino-américaine, on peut en déduire que le déni d’altérité mène toujours à la violence. Le rejet, par le centre occidental et nanti, des peuples de la périphérie, porte en lui l’une des contradictions explosives du 21ième siècle. Le mépris de la place, de la nature et de la spécificité de l’autre, de toute vision sociétale qui ne soit pas calquée sur le modèle néolibéral, a ouvert un gouffre sans cesse croissant entre un occident impérialiste et l’immense Sud. Le nord (le centre), cherche par tous les moyens à défendre son hégémonie héritée de la colonisation. La lecture néolibérale du monde repose sur un unilatéralisme qui se veut éclairé et messianique, sur le vieux complexe colonial de supériorité. Imposer cette grille de lecture réductrice voire erronée , ne permet pas de prendre en compte la complexité du monde, de répondre à la crise systémique du capitalisme, et à des crises nationales qui exigent des réponses nouvelles. L’intellectuel égyptien Samir Amin a beaucoup contribué à l’analyse et à la critique de l’eurocentrisme, un « préjugé qui agit comme une force déformante dans les diverses théories sociales proposées46 ». Samir Amin étudie avec une grande pertinence cet « occident de toujours, unique et singulier depuis l’origine »47, ce capitalisme qui, dans son expansion mondiale polarisatrice, « propose une homogénéisation du monde qu’il ne peut réaliser »48. L’occident capitaliste, conquérant, s’accorde le droit de représenter les autres. L’occidentalisation du monde impose aux peuples un modèle unique considéré comme supérieur, fondé sur la libre entreprise, le marché, la démocratie représentative, etc. Une mondialisation chargée d’homogénéiser le monde par le marché. Ce monde « globalisé » serait le meilleur des mondes possibles, rationnel, moderne, efficace, démocratique…L’effondrement financier actuel (octobre et novembre 2008) du modèle néolibéral a le mérite de remettre en cause la pensée dominante.

L’altérité est forcément multiple, or l’oent refuse précisément la pluralité du monde. En Amérique latine (pourtant occidentale), il refuse de respecter daccidns leur différence les mouvements émancipateurs. Réduire par exemple la crise colombienne au « narcoterrorisme des FARC », c’est évacuer toute dimension sociale de la violence. Comment, dans ces conditions, envisager une solution politique négociée au conflit ? Pour les Etats-Unis et le vassal européen, il faut que l’autre se conforme au moi néolibéral central, modélique, finisse par se soumettre et lui ressembler. C’est la négation même du droit à l’altérité. Tous ceux qui ne partagent pas les valeurs ainsi imposées par le « moi » dominant, par « l’empire », deviennent de nouveaux barbares, des terroristes, des totalitaires, des singes, des fous…Le centre s’arroge le droit de décider qui relève du « monde libre » et qui de « l’empire du mal », d’un « Etat voyou ». Autolégitimé, il impose ses modèles, spécifiques donc discriminatoires. L’Autre, celui qui refuse d’obéir au nombril du monde, d’enfiler cette camisole de force, de se regarder dans ce miroir déformé et déformant, se voit attribuer le statut d’anormalité, de menace. L’entreprise globalisante d’uniformisation, par le marché, des êtres humains, s’avère bel et bien ghettoïsante. Nombreux sont les peuples qui refusent désormais cet altéricide. Le « Babouin de « Caracas » a de l’avenir.

Jean Ortiz, Maître de Conférences à l'Université de Pau.



1 Le Monde diplomatique, « Manières de voir » , Paris, n°101, oct-nov 2008, p.25

2 Habel, Janette, « Washington a-t-il perdu l’Amérique latine ? », Le Monde diplomatique, déc. 2007.

3 Gaudichaud, Franck, coord., Le Volcan latino-américain, Paris, Ed. Textuel, 2008.

4 « El País », 25 mai 2008.

5 Bourdieu, Pierre, Sur la télévision, Paris, Raisons d’agir. Liber, 1996. p.27.

6 Ramonet, Ignacio, Cuba si, 1er trimestre 2008, n°265.

8 Calvo Ospina, Hernando, Le Monde diplomatique, juillet 2007.

9 Agee, Philip, ancien officier de la CIA, www.rebelion.org/cuba/030919agee.pdf

10 Golinger, Eva, Code Chávez. CIA contre Venezuela, Esch-sur- Alzette (Luxembourg), Oser dire, 2006.

11 Herman, Edward, Chomsky, Noam, Manufacturing Consent, New-York, Pantheon, 2002.

12 Chomsky, Noam, Le Monde diplomatique, août 2007.

13 Stiegler, Bernard, Economie de l’hypermatériel et psychopouvoir, Paris, Ed. Mille et une nuits, 2008.

14 Ramonet, Ignacio, La tyrannie de la communication, Paris, Galilée, 1999, p.31.

15 Halimi, Serge, Les nouveaux chiens de garde, Paris, Le Seuil, Liber-Raisons d’agir, 1997.

16 Ibid., p.46.

17 Collon, Michel, michel.collon@skynet.be

18 Rivas, Manuel, « El grano de maíz », El País semanal, 23 mars 2008.

19 The Associated Press, « Washington Quotes  on Castro US Government Réactions to Cuban Président Fidel Castro », 19 février 2008.

20 Ibid.

21 Ibid.

22 Fillon, François, AFP, « la vraie question pour Cuba est celle de la démocratie », Paris, 19 février 2008.

23 El País, Madrid, 25 février 2008.

24 Libération, « Des appels à davantage de démocratie à Cuba », Paris, 20 février 2008.

25 The Associated Press, El Nuevo Herald, « Expectativa mundial por la renuncia de Fidel Castro”, Mexico, 19 février 2008.

26 Rigoulot, Pierre, Directeur de l’Institut d’histoire sociale Sud-Ouest, Bordeaux, 20 février 2008.

27 Castro, Fidel, Granma, La Havane, « Réflexions du camarade Fidel », 21 février 2008.

28 La Vanguardia, Barcelona, 21 septembre 2008.

29 El País, Madrid, 11 août 2008.

30 Ibid.

31 Ibid.

32 El País, Madrid, 23 octobre 2008.

33 Ibid.

34 Ramonet, Ignacio, Le Monde Diplomatique, Paris, août 2007.

35 El País, Madrid, 28 septembre 2008.

36 Op. cit, p.7

37 El País, Madrid, 9 mars 2008.

38 El País, Madrid, 1er juin 2008.

39 Ibid.

40 inciclopedia .wikia.com/wiki/Hugo, 6 juin 2007.

41 Bonasso, Miguel, emirsader@aol.com.br, 16 mars 2008.

42 Lamrani, Salim, Fidel Castro, Cuba et les Etats-Unis, Pantin, Le temps des cerises, 2006, p. 177 et chapitre IV.

43 Ibid., p. 153-154.

44 Le Figaro, Paris, 20 février 2008.

45 Ibid.

46 Amin, Samir, Modernité, religion et démocratie, Saint-Just la Pendue, Ed. Paragon, mai 2008, p. 153.

47 Ibid., p. 152.

48 Ibid., p. 144.

L'AUTRE: LE "BABOUIN" DE CARACAS
Par cabaret voltaire - Publié dans : Idées
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Mercredi 19 novembre 2008

Auteur d’une biographie de Kateb Yacine, Benamar Mediène évoque un artiste baroque, extravagant et tragique, en rébellion permanente.

Le Festival Origines contrôlées a rendu un chaleureux hommage à Kateb Yacine, samedi 8 novembre, à la Bourse du travail de Toulouse. Auteur d’une biographie atypique, intitulée Kateb Yacine, le cœur entre les dents  (1) , ami de l’écrivain, Benamar Mediène a brossé devant un public nombreux le portrait haut en couleur de ce personnage à la fois baroque, extravagant et tragique, en y associant le peintre M’Hamed Issiakhem, compagnon de Kateb. Une évocation tissée d’anecdotes et de retours sur l’œuvre et l’engagement communiste de l’écrivain et dramaturge, inventeur d’un continent imaginaire, l’Anafrasie, dans lequel il se fit l’inflexible défenseur des « ânes » prolétaires contre les « frères monuments » du pouvoir. De la « scène primitive » que fut pour Kateb le massacre du 8 mai 1945 à Sétif jusqu’à son enterrement, d’où fut congédié le mufti par une foule entonnant l’Internationale, Benamar Mediène a retracé le parcours d’un poète révolutionnaire, qui n’eut de cesse, toute sa vie, de subvertir dans un même geste la langue et l’ordre existant. Un poète errant et libertaire, aussi, « clochard céleste », comme le nomma Jean-Pierre Léonardini, critique de théâtre à « L’Humanité », vagabond qui d’Hanoï à Rome, Paris ou Alger, ne put jamais élire domicile nulle part. Convaincu que le poète est celui qui fait « la révolution à l’intérieur de la révolution », qui « s’inscrit l’universalité par la beauté, par le poème, pas par les faits d’armes et la guerre » il était, a raconté Benamar Médiène, « en situation de déflagration permanente, comme un homme ayant mangé de la poudre, bu un demi litre de vodka avant d’allumer une cigarette ».

Révolté permanent, volontiers burlesque, comme Kateb, Issiakhem, en route pour rejoindre son camarade, dispensa un jour une harangue politique à des moutons, les exhortant à « prendre le maquis » pour échapper au sacrifice rituel à la veille de l’Aïd el Kebir, avant d’ouvrir l’enclos. Une facétie qui valut au peintre d’être poursuivi avec une fourche par un berger furieux. « Kateb et Issiakhem étaient  d’un anticléricalisme intransigeant face à la bigoterie, au religieux qui brise, annihile les capacités créatrices de l’Algérie et ligote les langues », a expliqué Benamar Mediène. Ce qui valut à Kateb « les pires démêlés avec ces imams et ces muftis qui l’excommunièrent au lendemain de sa mort » et qu’il dépeint, dans ses pièces, comme des personnages cupides, retors et hypocrites. Comme les « frères monuments » (le pouvoir algérien) qui, disait-ils, « gardent la foi et vendent le pétrole », et autres « Bou Dinar » qui ne connaissent de philosophie que celle dictée par l’argent. Avec ceux là aussi, Kateb eut maille à partir, lui à qui l’on avait confié la direction d’une troupe qui, souvent, trouvait porte close à l’entrée des salles où devaient avoir lieu les représentations. Quand les menaces de morts se faisaient trop périlleuses, s’est souvenu Benamar Mediene, «  ses copains l’emmenaient dans la montagne Kabyle, à Tikjda, où il trouvait refuge dans un chalet appartenant au syndicat des cheminots ».

L’écrivain a également insisté sur l’engagement de Kateb en faveur d’un théâtre populaire, qui parle au peuple ses langues, arabe dialectal, français, amazigh. Un théâtre dont la fonction était pour lui, comme pour Bertolt Brecht, une fonction explicitement subversive, politique et didactique. Il est longuement revenu, enfin, sur la figure du féministe, amoureux permanent, « monogame successif », même, hantée toute sa vie par cette Nedjma qui symbolisait tout à la fois le pays et la femme libre, combattante, « première Algérienne polyandre, à l’érotisme à la fois subtil et incandescent ». « Il était pour les femmes l’antithèse du grand frère ou du mari autoritaire et inhibiteur, il était l’ami, le camarade » pour lequel elle bravèrent l’interdit traditionnel en assistant nombreuses à ses funérailles, a-t-il relaté.

Après cette passionnante évocation, les comédiens Melouka Aubry, Louis Beyler et Abdou Elaïdi donné une lecture enthousiasmante d’extraits de la pièce de Kateb, « Mohammed prend ta valise ». Un précipité de toutes les rébellions de ce sublime agitateur.

Rosa Moussaoui

Benamar Mediene, Kateb Yacine, le cœur entre les dents, Robert Laffont, 2008

enamar Mediene
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Mercredi 5 novembre 2008
Par cabaret voltaire - Publié dans : Actualité
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Vendredi 31 octobre 2008
La crise financière était inévitable. Nous n’avons pas été surpris par l’explosion brutale de cette crise, que j’avais d’ailleurs évoquée il y a quelques mois alors que les économistes conventionnels s'employaient à en minimiser les conséquences, notamment en Europe.

Pour saisir sa genèse, il faut se débarrasser de la définition courante du capitalisme que l’on définit aujourd’hui comme « néo-libéral mondialisé ». Cette qualification est trompeuse et cache l'essentiel. Le système capitaliste actuel est dominé par une poignée d’oligopoles qui contrôlent la prise des décisions fondamentales dans l’économie mondiale. Des oligopoles qui ne sont pas seulement financiers, constitués de banques ou d’assurances, mais de groupes intervenant dans la production industrielle, dans les services, les transports, etc. Leur caractéristique principale est leur financiarisation. On doit entendre par là que le centre de gravité de la décision économique a été transféré de la production de plus value dans les secteurs productifs, vers la redistribution des profits occasionnée par les produits dérivés des placements financiers. C’est une stratégie poursuivie délibérément non par les banques mais par les groupes « financiarisés ». Ces oligopoles ne produisent d’ailleurs pas de profits, ils raflent tout simplement une rente de monopoles par le biais de placements financiers. Ce système est extrêmement profitable aux segments dominants du capital. Ce n’est donc pas une économie du marché, comme on veut le dire, mais un capitalisme d'oligopoles financiarisés.

Cependant la fuite en avant dans le placement financier ne pouvait pas durer éternellement, alors que la base productive ne croissait qu’à un taux faible. Cela n’était pas tenable. D’où la dite « bulle financière », qui traduit la logique même du système de placements financiers. Le volume des transactions financières est de l’ordre de deux mille trillions de dollars alors que la base productive, le PIB mondial est de 44 trillions de dollars seulement. Un multiple gigantesque. Il y a trente ans, le volume relatif des transactions financières n'avait pas cette ampleur. Ces transactions étaient destinées à titre majeur à la couverture des opérations directement exigées par la production et le commerce intérieur et international. La dimension financière de ce système des oligopoles financiarisés était – ai-je déjà dit – le talon d'Achille de l'ensemble capitaliste. La crise devait donc être amorcée par une débâcle financière. Derrière la crise financière, la crise systémique du capitalisme vieillissant Mais il ne suffit pas d’attirer l’attention sur la débâcle financière.

Derrière elle, se dessine une crise de l’économie réelle car la dérive financière elle-même va asphyxier la croissance de la base productive ; les solutions apportées à la crise financière ne peuvent que déboucher sur une crise de l’économie réelle. C'est-à-dire une stagnation relative de la production, avec ce qu’elle va entraîner ; régression des revenus des travailleurs, accroissement du chômage, précarité grandissante et aggravation de la pauvreté dans les pays du sud. On doit maintenant parler de dépression et non plus de récession.

Et derrière cette crise se profile à son tour la véritable crise structurelle systémique du capitalisme. La poursuite du modèle de la croissance de l’économie réelle telle que nous le connaissons et de celui de la consommation qui lui est associé, est devenu, pour la première fois dans l’histoire, une véritable menace pour l’avenir de l’humanité et de la planète. La dimension majeure de cette crise systémique concerne l'accès aux ressources naturelles de la planète, devenues considérablement plus rares qu'il y a un demi siècle. Le conflit Nord/Sud constitue de ce fait l'axe central des luttes et des conflits à venir. Le système de production et de consommation/gaspillage en place interdit l’accès aux ressources naturelles du globe à la majorité des habitants de la planète, les peuples des pays du sud. Autrefois un pays émergent pouvait prélever sa part de ces ressources sans remettre en question les privilèges des pays riches. Mais aujourd’hui, ce n'est plus le cas. La population des pays opulents - 15% de la population de la planète – accapare pour sa seule consommation et son gaspillage 85% des ressources du globe, et ne peut pas tolérer que des nouveaux venus puissent accéder à ces ressources, car ils provoqueraient des pénuries graves qui menaceraient les niveaux de vie des riches.

Si les Etats-Unis se sont donnés l'objectif du contrôle militaire de la planète, c’est parce qu’ils savent que sans ce contrôle ils ne peuvent pas s’assurer l’accès exclusif à ces ressources. Comme on le sait, la Chine, l’Inde et le sud dans son ensemble ont également besoin de ces ressources pour leur développement. Pour les Etats-Unis, il s’agit impérativement d’en limiter l'accès et, en dernier ressort, il n’y a qu’un moyen, la guerre. D'autre part, pour économiser les sources d’énergie d’origine fossile, les Etats-Unis, l'Europe et d'autres développent des projets de production d'agro-carburants à grande échelle, au détriment de la production vivrière dont ils accusent la hausse des prix.

Les réponses illusoires des pouvoirs en place
Les pouvoirs en place, au service des oligopoles financiers, n'ont pas de projet autre que celui de remettre en selle ce même système. Les interventions des Etats sont d'ailleurs celles que cette oligarchie leur commande. Néanmoins le succès de cette remise en selle n'est pas impossible, si les infusions de moyens financiers sont suffisants et si les réactions des victimes – les classes populaires et les nations du Sud – demeurent limitées. Mais dans ce cas le système ne recule que pour mieux sauter et une nouvelle débâcle financière, encore plus profonde, sera inévitable, car les "aménagements" prévus pour la gestion des marchés financiers et monétaires sont largement insuffisants, puisqu'ils ne remettent pas en cause le pouvoir des oligopoles. Par ailleurs ces réponses à la crise financière par l’injection de fonds publics faramineux pour rétablir la sécurité des marchés financiers, sont amusantes : alors que les profits avaient été privatisés, dès lors que les placements financiers s'avèrent menacés, on socialise les pertes! Pile, je gagne, face, tu perds.

Les conditions d'une réponse positive véritable aux défis
Il ne suffit pas de dire que les interventions des Etats peuvent modifier les règles du jeu, atténuer les dérives. Encore faut il en définir les logiques et la portée sociales. Certes on pourrait en théorie revenir à des formules d’association des secteurs publics et privés, d’économie mixte comme pendant les trente glorieuses en Europe et de l'ère de Bandoung en Asie et en Afrique lorsque le capitalisme d’Etat était largement dominant, accompagné de politiques sociales fortes. Mais ce type d'interventions de l'Etat n'est pas à l'ordre du jour. Et les forces sociales progressistes sont elles en mesure d'imposer une transformation de cette ampleur ? Pas encore à mon humble avis.
L'alternative véritable passe par le renversement du pouvoir exclusif des oligopoles, lequel est inconcevable sans finalement leur nationalisation pour une gestion s'inscrivant dans leur socialisation démocratique progressive. Fin du capitalisme ? Je ne le pense pas. Je crois en revanche que de nouvelles configurations des rapports de force sociaux imposant au capital à s'ajuster, lui, aux revendications des classes populaires et des peuples, est possible.
A condition que les luttes sociales, encore fragmentées et sur la défensive dans l'ensemble, parviennent à se cristalliser dans une alternative politique cohérente. Dans cette perspective l'amorce de la longue transition du capitalisme au socialisme devient possible. Les avancées dans cette direction seront évidemment toujours inégales d'un pays à l'autre et d'une phase de leur déploiement à l'autre.

Les dimensions de l'alternative souhaitable et possible sont multiples et concernent tous les aspects de la vie économique, sociale, politique. Je rappellerai ici les grandes lignes de cette réponse nécessaire :
1- la ré invention par les travailleurs d'organisations adéquates permettant la construction de leur unité transcendant l'éclatement associé aux formes d'exploitation en place (chômage, précarité, informel).
2- la perspective est celle d'un réveil de la théorie et de la pratique de la démocratie associée au progrès social et au respect de la souveraineté des peuples et non dissociée de ceux-ci.
3-se libérer du virus libéral fondé sur le mythe de l'individu déjà devenu sujet de l'histoire. Les rejets fréquents des modes de vie associés au capitalisme (aliénations multiples, patriarcat, consumérisme et destruction de la planète) signalent la possibilité de cette émancipation.
4-se libérer de l'atlantisme et du militarisme qui lui est associé, destinés à faire accepter la perspective d'une planète organisée sur la base de l'apartheid à l'échelle mondiale.
Dans les pays du Nord le défi implique que l'opinion générale ne se laisse pas enfermer dans un consensus de défense de leurs privilèges vis-à-vis des peuples du Sud. L'internationalisme nécessaire passe par l'anti-impérialisme, non l'humanitaire.
Dans les pays du Sud la stratégie des oligopoles mondiaux entraîne le report du poids de la crise sur leurs peuples (dévalorisation des réserves de change, baisse des prix des matières premières exportées et hausse de ceux des importations). La crise offre l'occasion du renouveau d'un développement national, populaire et démocratique autocentré, soumettant les rapports avec le Nord à ses exigences, autrement dit la déconnexion.

Cela implique :
1- la maîtrise nationale des marchés monétaires et financiers
2-la maîtrise des technologies modernes désormais possible
3-la récupération de l'usage des ressources naturelles
4- la mise en déroute de la gestion mondialisée dominée par les oligopoles (l'OMC) et du contrôle militaire de la planète par les Etats-Unis et leurs associés.
5-se libérer des illusions d'un capitalisme national autonome dans le système et des mythes passéistes.
6- La question agraire est en effet au cœur des options à venir dans les pays du tiers monde. Un développement digne de ce nom exige une stratégie politique de développement agricole fondée sur la garantie de l’accès au sol de tous les paysans (la moitié de l'humanité). En contrepoint les formules préconisées par les pouvoirs dominants - accélérer la privatisation du sol agraire, et transformer le sol agraire en marchandise- entraînent l’exode rural massif que l’on connaît. Le développement industriel des pays concernés ne pouvant pas absorber cette main d’œuvre surabondante, celle ci s’entasse dans les bidonvilles ou se laisse tenter par les aventures tragiques de fuite en pirogue à travers l’Atlantique. Il y a une relation directe entre la suppression de la garantie de l’accès au sol et l’accentuation des pressions migratoires.
7-L’intégration régionale, en favorisant le surgissement de nouveaux pôles de développement, peut elle constituer une forme de résistance et d'alternative ? La régionalisation est nécessaire, peut être pas pour des géants comme la Chine et l’Inde, ou même le Brésil, mais certainement pour beaucoup d’autres régions, en Asie du sud-est, en Afrique ou en Amérique Latine. Ce continent est un peu en avance en ce domaine. Le Venezuela a opportunément pris l’initiative de créer l’Alba (Alternative bolivarienne pour l’Amérique latine et les Caraibes) et la Banque du Sud (Bancosur), avant même la crise. Mais l' Alba - un projet d’intégration économique et politique - n’a pas encore reçu l’adhésion du Brésil ni même de l’Argentine. En revanche, le Bancosur, censé promouvoir un autre développement, associe également ces deux pays, qui jusqu'à présent ont une conception conventionnelle du rôle de cette banque.

Des avancées dans ces directions au Nord et au Sud, bases de l'internationalisme des travailleurs et des peuples, constituent les seuls gages de la reconstruction d'un monde meilleur, multipolaire et démocratique, seule alternative à la barbarie du capitalisme vieillissant. Plus que jamais le combat pour le socialisme du 21 ième siècle est à l'ordre du jour.
Par cabaret voltaire - Publié dans : Idées
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Vendredi 31 octobre 2008
Après une trilogie consacrée à la Palestine, à l'Irak puis à l'Afghanistan contemporains, «°Ce que le jour doit à la Nuit°» plonge le lecteur dans l'Algérie coloniale. Pourquoi ce retour en Algérie et cette remontée dans le temps °?
Yasmina Khadra. C'est un retour naturel. Je suis Algérien, j'aime ce pays et j'ai toujours voulu le chanter, dans la douleur comme dans la joie, dans l'espérance comme dans le désarroi. Ce pays qui m'est cher est la patrie de toutes mes inspirations.
Si je suis allé du côté du monde arabo-musulman, c'était pour lutter contre la désinformation et la manipulation politiques qui nous font passer pour des êtres barbares. Cette vision, aujourd'hui dominante, occulte tout ce que les Arabes et les Musulmans ont apporté à la civilisation d'aujourd'hui. Il fallait absolument réagir. D'autant qu'aucun écrivain, aucun intellectuel n'avait jusqu'ici jugé utile de calmer les esprits en apportant un éclairage raisonnable sur cette nébuleuse que l'on appelle «°intégrisme°».

Vous vous situez complètement à contre courant des mémoires de revanche que développent certains de part et d'autre de la Méditerranée, et de l'historiographie officielle algérienne. Est ce un acte de réconciliation que vous avez voulu produire°?
 Yasmina Khadra. Je tente simplement, dans mes romans, de poser un regard lucide sur toutes les situations. J'essaie de cicatriser les plaies, d'atténuer les traumatismes. Une douleur, j'en suis convaincu, peut se muer en une inspiration heureuse, propre à nous empêcher de sombrer dans l'horreur de la détestation de l'autre.

Ce livre a un parfum implicite de dialogue avec Albert Camus. Quel est votre rapport à cet écrivain°?
Yasmina Khadra. C'est d'abord un rapport affectif. Même si Camus est très controversé chez nous, j'ai pour ma part toujours recherché où était son génie, et non sa faiblesse. Ce que j'aime, chez Camus, c'est la sincérité. Son regard ne fut pas toujours lucide, mais jamais il ne manqua de sincérité. Camus, c'était cet amour inconditionnel, pas toujours partagé, mais sincère et profond, pour l'Algérie. Ce que je regrette, c'est ce regard fantasmatique qu'il a parfois porté sur ce pays. Il a décrit l'Algérie telle qu'il la voyait, et non telle qu'elle était véritablement. C'est un peu cela qui, depuis des années, m'a fait porté l'histoire que je raconte dans «°Ce que le jour doit à la nuit°». Je voulais répondre à Camus, mais c'était mon maître. Il m'a donc fallu attendre d'être plus âgé que luipour acquérir une certaine assurance. Ma notoriété m'a encouragé à assumer cette prétention, celle de répondre à mon maître. Je me suis dès lors senti capable de raconter «°notre°» Algérie. L'Algérie telle qu'elle fut, avec ses splendeurs et ses laideurs, ses moments de joies et ses tragédies.

Le roman se clôt à Aix-en Provence, auprès de ceux que l'on appelle les «°Pieds noirs°». La nostalgérie n'est-elle pas, précisément, la reconstruction, a posteriori, d'une Algérie imaginaire?
 Yasmina Khadra. Les Pieds noirs portent d'abord une blessure. Je n'aime pas voir les gens souffrir. Je suis comme un buvard. J'absorbe les joies comme les peines. Je n'aime pas voir les gens traîner une souffrance qui refuse de guérir, qui ne sait pas où elle va, sinon à la tombe avec celui qui la porte. J'ai rencontré ces gens-là. On lit dans leur regard... Il leur suffit de fermer les yeux pour se retrouver dans l'Algérie de leur enfance, de leur jeunesse, de leurs amours, de leurs déception, de leurs désillusions.
C'est ma façon de me tenir auprès d'eux, d'essayer de les réconcilier avec cette Algérie.

Vous nous parlez dans ce livre de déchirment identitaire, individuel et collectif. Pourquoi l'Algérie n'a-t-elle jamais sur assumer les multiples facettes de son identité°?
Yasmina Khadra. Parce qu'elle n'a jamais su partager. Des colons avides, boulimiques, se sont enrichis, incapables d'empathie et de compassion à l'endroit de ceux qui les servaient. Paradoxalement, les autochtones, ceux qui auraient dû être les premiers bénéficiaires des richesses de ce pays, ont été complètement dépossédés. Cette cupidité, cette morgue coloniales ont conduit à une guerre épouvantable qui a chamboulé les rapports humains et poussé à l'exil d'authentiques Algériens.

Vous décrivez une fracture entre les communautés qui ne se réduit pourtant pas, dans le contexte colonial, à une fracture sociale...
Yasmina Khadra. Les rapports humains était fondés sur des rapports de forces. Sur l'exercice de la domination. Cette domination a conduit à la spoliation, à l'exploitation, à l'expropriation, à l'exclusion. La néantisation d'une partie de la population a conduit les êtres néantisés à s'affirmer. Ils étaient bel et bien là, avec leurs souffrances, leurs attentes, leur colère en gestation. Un jour, cette colère a trouvé un exutoire °: la guerre d'indépendance.
Les cohabitations, l'entente entre personnes issues de différentes communautés, les mariages mixtes ont existé, çà et là. Mais c'était marginal. Au cinéma, lors des actualité, il y avait cette propagande, cette démagogie, qui présentait l'Algérien autochtone comme une espèce de faire-valoir. Qu'il passât dans la rue, ou qu'il fut attablé à une terrasse en sirotant un café face à un colon, était présenté comme une immense faveur qu'on lui accordait. Il y avait trop de condescendance, trop d'hypocrisie démagogique. Cela ne pouvait pas durer.

Cette condition du colonisé renvoie donc à l'humiliation, sujet majeur, obsessionnel de vos romans...
Yasmina Khadra. Je parle moins d'humiliation, ici, que de spoliation. D'exploitation forcenée de l'homme par l'homme. De déchéance et de misère. Mon personnage n'est pas humilié. Au contraire, il souffre d'un déchirement entre deux univers. Celui du confort dans lequel il baigne et celui de la misère dans laquelle se dilue son propre peuple.
Ce livre raconte surtout l'histoire d'un gâchis. Cette terre était prête à acueillir toutes les joies du monde. C'était une patrie merveilleuse, fascinante et généreuse. Mais des hommes ne mesuraient pas le privilège qu'ils avaient de vivre sur cette terre. Repliés sur leurs communautés, par une sorte d'instinct grégaire, ils ont cru pouvoir réduire un pays à leur propre univers clos sur lui même. Ils ont dressé des remparts autour d'eux. Ils sont devenus otages de leur cage dorée. Cette cage les empêchait d'aller vers les autres et de s'enrichir d'eux.

Des pieds noirs retournent désormais régulièrement en Algérie. Cela présage-t-il à vos yeux d'une possible réconciliation°?

Yasmina Khadra. Ce n'est même plus, désormais, une question de réconciliation. C'est une question de décision. Celui qui souhaite retourner en Algérie n'a qu'à prendre un avion. En réalité, une page a été tournée. Algériens et Français ont souffert de cette guerre. Sans doute les Français d'Algérie souffrent-ils encore, puisqu'ils sont toujours en exil. Ils ne parviennent pas à redémarrer dans la vie. D'ailleurs l'un de mes personnages le dit °: on peut changer de famille, se remarier, refaire sa vie. Mais on ne peut pas changer de pays natal. Cette histoire est terminée. Certains continuent d'instrumentaliser les souffrances et les blessures qu'elle a laissées. Mais les autres, les gens sensés ont pardonné depuis longtemps. Des deux côtés.

Quels lien faites vous entre cette histoire et la tragédie dans laquelle l'Algérie contemporaine n'en finit plus de se débattre°?
 Yasmina Khadra. Je ne peux pas dire que le colonialisme soit responsable des dérives que connaît l'Algérie d'aujourd'hui. C'est surtout la désillusion, l'immense déception qui a conduit ce pays dans le cauchemar. Le seul trait commun entre l'Algérie coloniale et l'Algérie contemporaine est peut être l'inégalité. L'indépendance n'a pas tenu sa promesse de partage. La nomenklatura, les apparatchiks, le népotisme ont permis le brutal enrichissement d'une minorité, tandis que la majorité est restée croupir dans la misère. Du coup, les Algériens n'ont pas eu le sentiment d'appartenir à une nation. A leurs yeux, le colonialisme n'a fait que changer de tête. A la place de Monsieur Pierre est venu Monsieur Mustapha.
C'est cela qui a fragilisé la nation. Et lorsqu'une nation est fragile, elle est à la merci de n'importe quel vent de colère. L'islamisme n'est rien d'autre qu'un immense vent de colère qui s'est engouffré dans les esprits, emportant des jeunes, parfois admirables, sur les sentiers de la perdition. Aujourd'hui encore, les jeunes ne comprennent pas qu'un pays aussi riche que l'Algérie puisse produire des pénuries, des carences, des exclusions, une bureaucratie paralysante, une corruption tentaculaire. C'est en effet incompréhensible. Nous avons tout pour être heureux et nous nous raquettons mutuellement. Nous nous interdisons l'accès à la fête, à l'ambition, au travail.

Dans les années 90, la société civile algérienne s'est élevée contre l'islamisme. Que reste-t-il, aujourd'hui, de cette résistance°?
Yasmina Khadra. Je ne suis pas d'accord avec cette vision. Au contraire, la société civile, au départ, a adhéré tout entière à ce vent de colère. Cela répondait à une profonde aspiration au changement, contre les satrapes qui dominaient ce pays.
Par la suite, la société algérienne a compris que ce vent de colère était beaucoup plus nuisible, beaucoup plus injuste que les dictateurs et les voleurs. Les Algériens se sont alors demandé s'il n'était pas préférable d'avoir à faire à des voleurs plutôt qu'à des criminels. C'est cela qui a poussé certains, d'un seul coup, à se reprendre en main et à s'opposer à l'islamisme. Mais cette résistance de la société civile, c'est vrai, a existé dans les années 90. Il y avait une opposition authentique, des engagements véritables. Il y avait une crédibilité du combat engagé contre l'extrémisme. Et puis je ne sais pas ce qui s'est passé. Avec le temps, cette ferveur, cette volonté, cette résistance se sont effilochées. Les forces qui les portaient se sont diluées à leur tour dans la prédation. Ce que l'on appelle aujourd'hui «°opposition°» en Algérie est constitué de prédateurs, qui pensent que les partis ne servent pas à défendre des idées, mais à assurer une rente aux membres de leurs bureaux politiques. D'un seul coup, toutes les voix se sont tues. C'est qu'on ne parle pas la bouche pleine.

Il existe, dans certaines franges des gauches européennes, une tentation de rapprochement, voire d'alliance avec l'islamisme, au nom du combat contre l'impérialisme américain. Qu'en pensez-vous°?

Yasmina Khadra. Cela n'a pas de sens. Le combat contre l'impérialisme, ce n'est surtout pas l'islamisme. L'islamisme, lui, combat la quiétude humaine. C'est la rage qu'inspire le bonheur apparent à des gens hostiles au bonheur des autres.
Le problème des progressistes d'aujourd'hui, c'est qu'ils sont englués dans la gesticulation politicienne. Nous protestons, mais nous n'apportons rien. Que proposons nous comme alternative°? Rien. L'absence outrageuse de projets ridiculise les oppositions. Pourtant toutes les colères devraient s'inscrire dans un programme. Faute de quoi elles deviennent des colères nuisibles. Les colères rédemptrices s'articulent autour de trois éléments constitutifs de l'espoir °: un but, les moyens d'atteindre ce but et la motivation. Si un seul élément vient à manquer, on est dans le ridicule.

Dans vos premiers romans, vous décriviez très nettement cette fureur islamiste comme étant complice d'une transition de l'Algérie vers le libéralisme sauvage. Aujourd'hui que le capitalisme et la société de consommation ont complètement conquis ce pays, quel regard portez vous sur cette évolution°?
Yasmina Khadra. Je m'interdis d'être défaitiste. Je crois que l'Algérie a encore les moyens de rebondir et de se reconstruire. Dire qu'il ne se passe rien dans ce pays serait injuste. Un grand chantier s'y déploie aujourd'hui. Des villes poussent. Des autoroutes, des hôpitaux, des universités sortent de terre.
Dans cette frénésie, dans cette fébrilité, il n'y a pas de contrôle rigoureux. Un certain laxisme rend possibles tous les trafics d'influence. C'est le règne du blanchiement d'argent, de la corruption, du racket. Peut-on contrôler tout cela°? Dans le futur, lorsqu'apparaîtra de manière évidente la configuration de ce pays, j'espère que nous pourrons nous occuper de tous ces prédateurs qui gravitent autour de notre salut.

La question de la place des femmes dans les sociétés, singulièrement dans les pays arabes ou musulmans, imprègne toute votre œuvre. Que dit d'un collectif humain la place que les femmes°y occupent?
Yasmina Khadra. Si nous sommes à la traîne, c'est que les femmes, dans nos sociétés, n'ont jamais été libérées.

Vous êtes féministe°?
Yasmina Khadra. Je suis absolumment féministe. Je suis même la drag-queen de la littérature. Il faut que les femmes se libèrent. Pas seulement des préjugés, mais de l'homme lui-même. Il faut que l'homme recule un peut, pour laisser s'épanouir cette générosité, cette intelligence, cette inspiration. Une société ne peut avancer simplement avec de l'orgueil masculin et des richesses souterraines. C'est le problème du monde arabe. Ce problème ne pourra jamais être surmonté sans libération des femmes.

Vous êtes aujourd'hui l'un des auteurs francophones les plus lus dans le monde. Pour Kateb Yacine, la langue française était un «°butin de guerre°». Pour vous, que représente cette langue°?

Yasmina Khadra. Cette langue est d'abord, pour moi, une très belle rencontre. Elle m'a ouvert le chemin d'un voyage extraordinaire à travers mes propres rêves. C'est une compagne extraordinaire, une alliée inflexible.
D'une certaine manière, cette langue a été mon salut. Elle m'a permis d'être autre chose qu'un militaire. Elle me permet aujourd'hui de tisser des amitiés dans le monde entier.Je n'aime pas ces grandes formules... «°butin de guerre°». Lorsque je fais la guerre, je ne prends jamais de butin. J'ai fait huit ans de guerre, je n'ai aucun butin. Sinon des souvenirs traumatisants.

Pourquoi votre écriture est-elle si tendue, rageuse et colérique°?
Yasmina Khadra. J'exprime en effet de la colère, mais surtout beaucoup de déception. Les êtres humains me déçoivent. Je trouve qu'ils n'ont jamais su vivre pleinement leur vie. Ils ne sont pourtant que des mortels, donc des fantômes en sursis. Au lieu de faire de ce sursis un élan vers des vies pleines et riches, ils en font des arènes, des champs de bataille, des dépotoirs sentimentaux où la haine prime l’essentiel. L'être humain est un être paradoxal. Il est l'intelligence et la bêtise, la générosité et l'infamie, l'espoir et la déchéance... Question d’optique, finalement.

Difficile de savoir si vous êtes misanthrope ou humaniste...
Yasmina Khadra. Je ne suis pas misanthrope. Je ne l'ai jamais été. Mais je ne suis pas humaniste non plus. Je ne milite pour aucune cause. Simplement, je suis du côté de tous ceux qui souffrent et viscéralement opposé à tous ceux qui les font souffrir

Une partie de la presse arabophone algérienne voit en vous «°un mensonge littéraire inventé par la France°». Pourquoi cette hargne°?

Yasmina Khadra. J'appartiens à une nation qui n'est pas tellement fière de ceux qui l'honorent. Lorsqu'une tête dépasse, on cherche à la décapiter. Dans mon pays, nous sommes hostiles aux gens qui peuvent incarner en même temps le talent et la dignité. Cela ne date pas d'hier. La clé, la vraie solution réside dans cette mentalité, qu'il faut changer pour changer le cours de notre destin.

Pourquoi avez-vous accepté de prendre la tête du Centre culturel algérien à Paris°?

Yasmina Khadra. D'abord parce que le président de la République me l'a demandé. Je suis un bédouin. Je ne sais pas dire non à mon aîné. Même lorsque je m'oppose à un pouvoir, je n'y vois pas un ennemi. Je considère ceux qui sont aujourd'hui au pouvoir en Algérie comme des aînés qui se sont dévoyés. J'essaie de les interpeller, c'est tout. Ensuite, j'ai toujours essayé d'interpeller ce pouvoir sur la nécessité de s'appuyer sur les intelligences qui existent dans ce pays. Me proposer la direction de ce centre témoignait d'un pas, même timide, dans la volonté de mobiliser ces force vives. Je me rends compte, malheureusement, que notre intelligentsia n'est pas toujours aussi sincère qu'elle le prétend.

Mais vous, quel est votre projet pour ce centre?
 Yasmina Khadra. Essayer de lui donner une ambition, celle de rassembler les talents algériens autour d'un vaste programme. D'abord pour nous faire connaître et sensibiliser notre population, l'amener à être le réceptacle de cette culture. A quoi servent les peintres, les écrivains, les musiciens, les cinéastes, s'il n'y a pas d'écoute et d'intérêt du peuple°?J'essaie simplement de dire que la culture peut nous sauver de nous mêmes. De notre médiocrité. Elle est capable de nous instruire, de nous élever. Je suis absolument confiant dans le talent de cette jeune génération d'écrivains, que je trouve splendide, intègre, inventive, ambitieuse. Ses colères sont authentiques. Il y a, en Afrique comme ailleurs dans le monde, des Camus, des Gide en puissance. Certains pays les prennent en charge, les portent, d'autres les laissent tomber. J'essaie, en dépit des difficultés que je rencontre à la place où je suis aujourd'hui, d'épauler cette jeune génération, de la soustraire aux pires ennemis de l'art que sont la complaisance et l'indifférence. La complaisance tue. L'indifférence massacre.

Entretien réalisé par Rosa Moussaoui et Mina Kaci

Publié dans L'Humanité du 30 octobre 2008.
Par cabaret voltaire - Publié dans : Culture
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