Lundi 27 octobre 2008

Le déroulement simultané de la campagne présidentielle aux Etats-Unis et de la crise des marchés financiers présente l’une de ces occasions où les systèmes politiques et économiques révèlent clairement leur nature.

Les passions soulevées par cette campagne peuvent ne pas être universellement partagées, mais presque tous ressentent une angoisse lorsqu’un million de familles perdent leur domicile, et tous s’inquiètent des risques qui pèsent sur l’emploi, l’épargne et l’assurance maladie.

Les premières propositions de Bush pour faire face à la crise étaient tellement empreintes d’autoritarisme qu’elles ont du être rapidement modifiées. En raison des intenses pressions exercées par les lobbyistes, elles ont été reformulées et présentées comme « un net succès pour les plus grands établissements du secteur... Un moyen de se débarrasser de leurs actifs sans être acculés à la faillite ou la fermeture », ainsi que l’a écrit James Rickards, qui avait négocié le compte du gouvernement fédéral le renflouement du fonds d’investissement Long Term Capital Management en 1998. Tout ceci nous rappelle que nous sommes en terrain connu. Les origines immédiates de la crise sont à rechercher dans l’effondrement de la bulle immobilière née sous le mandat d’Alan Greenspan, le gouverneur de la Réserve fédérale. Greenspan avait soutenu l’économie défaillante des années Bush en relançant la consommation des ménages à crédit en même temps que par des emprunts à l’étranger. Mais les racines sont plus profondes. Elles tiennent en partie au triomphe de la libéralisation financière au cours des 30 dernières années - qui a libéré autant que possible les marchés de la réglementation gouvernementale.

Ces mesures, comme on pouvait le prévoir, ont conduit à une augmentation de la fréquence et de l’intensité des revers économiques, qui aujourd’hui menacent de se transformer en la pire crise depuis la Grande Dépression.

Comme c’était également prévisible, les secteurs privilégiés qui ont récolté d’énormes bénéfices de cette libéralisation demandent une intervention massive de l’Etat pour sauver les établissements financiers en faillite.

Cet interventionnisme est une caractéristique récurrente du capitalisme d’État, même si son ampleur aujourd’hui est inhabituelle. Une étude réalisée voila 15 ans par les économistes Winfried Ruigrok et Rob van Tulder, avait montré qu’au moins 20 entreprises présentes dans le classement des « Fortune 100 » n’auraient pas survécu si elles n’avaient pas été sauvées par leurs gouvernements respectifs. Parmi les autres entreprises du classement, nombreuses étaient celles qui s’étaient enrichies en exigeant que leurs gouvernements « socialisent leurs pertes », comme c’est le cas aujourd’hui dans le sauvetage organisé aux frais du contribuable. Ces interventions des gouvernements ont été « la règle plutôt que l’exception au cours des deux derniers siècles », concluaient-ils.

Dans une société fonctionnant démocratiquement, une campagne électorale devrait porter sur ces questions fondamentales, en recherchant les causes profondes et les remèdes, et en proposant les moyens par lesquels les personnes qui souffrent des conséquences de ces crises pourraient prendre des mesures de contrôle efficaces.

Le marché financier « sous estime le prix du risque » et est « systématiquement inefficace », comme l’ont écrit les économistes John Eatwell et Lance Taylor voila une décennie, avertissant de l’extrême dangers de la libéralisation de la finance et pointant les coûts substantiels qu’elle avait déjà entraîné. Ils proposaient alors des solutions qui ont été ignorées. L’une des causes de cet état de fait est la non prise en compte des coûts induits pour ceux qui ne participent pas à ces transactions. Ces « externalités » peuvent être énormes. Ignorer le risque systémique conduit à prendre plus de risques que ne le ferait une économie efficace, et ce même en évaluant celui-ci au plus juste.

La tâche des entreprises du secteur financier consiste à prendre des risques et, si elles sont bien gérées, à veiller à ce que les pertes potentielles qu’elles peuvent elles mêmes subir soient couvertes. Le point important tient dans ce « elles-mêmes ». En vertu des règles de l’État capitaliste, il n’incombe pas à ces entreprises de prendre en compte les coûts supportés par autrui - ces « externalités » que représentent le coût d’une survie décente - lorsque leurs pratiques provoquent une crise financière, comme c’est régulièrement le cas.

La libéralisation financière propage ses effets bien au-delà de l’économie. On sait depuis longtemps que c’est aussi une arme puissante contre la démocratie. La libre circulation des capitaux crée ce que certains ont appelé un « parlement virtuel » des investisseurs et des prêteurs, qui suivent de près les décisions prises par les gouvernements et « votent » contre elles lorsqu’elles sont considérées comme irrationnelles. C’est à dire lorsqu’elles bénéficient aux peuples plutôt qu’aux cercles restreints des puissances du secteur privé.

Les investisseurs et les prêteurs peuvent « voter » soit par une fuite des capitaux, soit par des attaques contre les monnaies et autres moyens d’action offerts par la libéralisation financière. C’est une des raisons pour lesquelles le système de Bretton Woods mis en place par les États-Unis et la Grande-Bretagne après la deuxième guerre mondiale avait institué le contrôle des capitaux et la réglementation du cours des devises.

La Grande Dépression puis la guerre avaient donné le jour à de puissants mouvements démocratiques radicaux, allant de la résistance anti-fasciste aux organisations de la classe ouvrière. Les pressions qu’ils exerçaient ont contraint à accepter que soient menées des politiques sociales-démocrates. Le système de Bretton Woods a été conçu en partie pour ouvrir aux gouvernements un espace d’action permettant de répondre à cette volonté populaire - instituant une certaine dose de démocratie.

John Maynard Keynes, qui négociait au nom des Britanniques, considérait que le plus important succès de Bretton Woods était la mise en place du droit pour les gouvernements de restreindre les mouvements de capitaux.

En un fort contraste avec cette période, dans la phase néo-libérale qui a fait suite à l’effondrement du système de Bretton Woods dans les années 1970, le Trésor américain considère désormais la libre circulation des capitaux comme un « droit fondamental », à la différence de ces prétendus « droits » qui sont pourtant garantis par la Déclaration Universelle des Droits de l’Homme : santé, éducation, emploi décent, sécurité et autres droits que les gouvernements Reagan et Bush ont considéré comme autant de « lettres au Père Noël », « absurdes », de simples « mythes ».

A une époque plus lointaine, l’opinion publique ne posait guère de problèmes. Barry Eichengreen en fournit la raison dans son ouvrage classique retraçant l’histoire du système monétaire international. Il explique qu’au 19e siècle, les gouvernements n’étaient pas soumis à l’influence du « suffrage universel masculin, de la montée du syndicalisme et du travail des partis politiques au parlement ». Par conséquent, le lourd tribut imposé par le « parlement virtuel » pouvait être transféré sur l’ensemble de la population.

Mais avec la radicalisation de l’opinion publique durant la période de la Grande Dépression et de la guerre contre le fascisme, ce luxe n’était désormais plus à la portée des puissants et des fortunés. Ainsi, avec les accords de Bretton Woods, les « limites à la mobilité du capital se substituaient aux limites à la démocratie et isolaient des pressions du marché ».

Le corollaire évident de cette affirmation, c’est qu’après le démantèlement du système de l’après-guerre, la démocratie est à nouveau limitée. Il est donc devenu nécessaire de contrôler et de marginaliser d’une certaine façon les citoyens. Ce processus est particulièrement visible dans les sociétés qui sont dirigées comme des entreprises, à l’image des États-Unis. La mise en scène des extravagantes campagnes électorales par les professionnels de la communication en est une illustration.

« La politique est l’ombre portée des grandes entreprises sur la société », a conclu John Dewey, le principal philosophe du 20e siècle, et elle le restera aussi longtemps que le pouvoir résidera dans les « monde des affaires, mu par le profit privé à travers le contrôle de la banque, de la terre, de l’industrie, renforcé par celui de la presse et autres moyens de publicité et de propagande ».

Les États-Unis ont effectivement un système de parti unique, le parti des entreprises, avec deux tendances, Républicains et Démocrates. Mais il existe cependant des différences entre eux. Dans son étude « Démocratie Inégale : l’économie politique du Nouvel Age Doré », Larry Bartels montre qu’au cours des six dernières décennies le « revenu réel des familles de la classe moyenne a augmenté deux fois plus vite sous les gouvernements Démocrates que sous les républicains, tandis que les revenus réels des familles d’employés pauvres ont augmenté six fois plus vite sous les Démocrates que sous les Républicains ».

Ces différences peuvent être également présentes dans cette nouvelle élection. Les électeurs devraient les examiner, mais sans se faire d’illusions sur les partis politiques, et en ayant conscience du fait que constamment au fil des siècles, les lois progressistes et la protection sociale ont été remportées par les luttes populaires, et non le résultat de cadeaux accordés d’en haut.

Ces luttes connaissent des succès et des revers. Elles doivent être menées tous les jours, pas seulement une fois tous les quatre ans, et avoir toujours pour objectif de créer une société véritablement démocratique, de l’isoloir au lieu de travail.

Par Noam Chomsky, Counter Punch, 10 octobre 2008. Traduction Contre-info.

Note

* Les accords de Bretton Woods définissant les règles du système financier mondial ont été négocié sous l’égide de l’ONU en 1944 par les 730 délégués représentant les 44 nations Alliées durant la seconde guerre mondiale. Cette conférence s’est tenue à l’hôtel Mount Washington de Bretton Woods dans le New Hampshire.

Le système de Bretton Woods, qui s’est effondré en 1971, définissait les règles, les institutions et les procédures qui régissaient le système monétaire international, en vertu desquels ont été mis en place la Banque internationale pour la reconstruction et le développement (BIRD) (qui est aujourd’hui l’une des cinq institutions de la Banque Mondiale) et le Fonds Monétaire International (FMI), qui est entré en vigueur en 1945.

La disposition principale de Bretton Woods faisait obligation à chaque pays d’adopter une politique monétaire maintenant un taux de change fixe de sa monnaie.

Le système s’est effondré lorsque les États-Unis ont suspendu la convertibilité du dollar en or. Cela a créé la situation unique dans laquelle le dollar américain est devenu la « monnaie de réserve » pour les autres pays du système de Bretton Woods.

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Mercredi 22 octobre 2008
Communiqué à la presse de la Troupe de la Comédie-Française.

Nous, la troupe de la Comédie-Française, refusons que les théâtres publics entrent en guerre les uns contre les autres. Nous n’irons pas à Bobigny, sans une concertation préalable de l’ensemble des directeurs des théâtres de la Région parisienne, dans la mesure où ces établissements sont liés les uns aux autres par la même mission de service public. Nous refusons de nous installer dans un théâtre contre ceux qui le dirigent, le font vivre.

Il est vrai que la Comédie-Française fait voeu d’obtenir, depuis des années, une grande salle modulable qui lui permette de mieux répondre aux dramaturgies contemporaines, aux avancées scénographiques, aux évolutions de l’art de la mise en scène. Le projet Bobigny vient dans ce cadre, et fut proposé par l’Etat à titre de projet à étudier, sans décision d’aucune sorte, pour un avenir lointain qui ne signifiait en rien une quelconque annexion de la M.C 93. Nous en étions encore là il y a quelques semaines. La publication de ce projet, annoncé comme décidé et imminent, a plongé les uns dans la stupéfaction, l’incompréhension, les autres dans la colère, la révolte. On le comprend aisément.

La situation est telle aujourd’hui qu’il nous paraît nécessaire de décliner la proposition de l’État, dans un premier temps, de nous concerter dans un second temps, avec l’ensemble des personnes concernées, directeurs de théâtre subventionné, responsables politiques, la liste n’est pas exhaustive, bien sûr, afin d’étudier les moyens de ne pas laisser la M.C 93, riche d’histoire, d’exigence et de vie, disparaître peu à peu, purement et simplement, comme il semblerait programmé. Il y va bien sûr de la cohésion, de la diversité et de l’avenir de l’ensemble des théâtre publics, dont la Comédie-Française affirme aujourd’hui être à la fois non seulement solidaire, bien évidemment, mais aussi, comme chacun de ces théâtres, responsable, tant il est vrai que la mission artistique que nous entendons défendre nous engage les uns et les autres, les uns envers les autres. Nous refusons d’être des entreprises concurrentes et prédatrices, nous voulons être des institutions particulières, différentes et différenciées, mutuellement respectueuses et loyales.

La Troupe de la Comédie-Française.

Communiqué à la presse de Madame Muriel Mayette,

administrateur général de la Comédie-Française.

Au sujet du rapprochement de la Comédie-Française et de la MC93 de Bobigny.

La Comédie-Française veut obtenir depuis longtemps les moyens d’augmenter sa troupe et de s’engager dans de nouvelles perspectives créatrices. Il nous a été suggéré d’investir un territoire géographique et culturel nouveau, d’y apporter nos savoir-faire, nos expériences, notre énergie. Après plusieurs hypothèses, la proposition a été faite par notre tutelle de rapprocher la Comédie-Française de la Mc93 de Bobigny dont personne ne souhaite l’affaiblissement. Cette idée touche à une histoire que nous connaissons, que nous respectons. Le projet d’associer à ces deux institutions aussi complémentaires dans leur passé, leur statut et leur mission, ne peut se concrétiser que si nous en obtenons les moyens. Nous devons prendre le temps et la réflexion d’une construction commune, sans qu’aucune des parties ne s’estime amoindrie. Nous devons peser les forces et les faiblesses de nos projets, et apaiser les inquiétudes. Je rencontre Patrick Sommier le mardi 14 octobre pour y travailler.

J’entends les craintes de nos professions et les alarmes de nos pairs. Je partage le sentiment de la troupe de la Comédie-Française, mais la polémique médiatique ne doit pas entamer la générosité d’une utopie artistique et historique. L’engagement des Comédiens-Français, comme la mobilisation des artistes autour de la MC 93 prouve la nécessité d’une concertation. L’engagement de l’Etat, des collectivités locales et de nos homologues est indispensable. Aux côtés des artistes et des responsables des institutions, le ministère, le département et la ville mènent une réflexion concrète pour associer nos moyens et nos expériences. Nous avons pris acte de cette volonté.

Un tel projet ne doit plus susciter ni l’inquiétude ni la suspicion, puisque le seul objectif qui est le nôtre depuis toujours demeure d’enrichir nos arts de nouvelles rencontres, de vivre en phase avec notre cité et notre temps, d’ouvrir encore nos salles à des spectateurs plus nombreux, diversifiés et curieux, et de répondre enfin aux attentes et aux exigences de nos artistes et de nos publics, dont personne ne peut prétendre qu’ils sont en guerre les uns contre les autres.

Muriel Mayette, administrateur général de la Comédie-Française.

Communiqué à la presse du Ministère de la Culture

Christine Albanel, ministre de la Culture et de la Communication, s’interroge sur la réaction de la troupe du Français face au projet de collaboration entre la Comédie-Française et la MC93 de Bobigny, projet qui a été initié par son administrateur général, Muriel Mayette, après un processus de concertation avec les sociétaires.

La ministre tient à faire part de sa perplexité devant la méthode retenue par les sociétaires : le refus, puis la discussion, alors même que lundi 6octobre, la MC 93 et la Comédie-Française ont manifesté leur intention d’engager une réflexion sur un sujet commun. Elle rappelle que toutes les collectivités publiques concernées, d’horizons politiques les plus divers, sont rassemblées autour de cette proposition de collaboration, qui allie l’excellence artistique à la proximité avec tous les publics. Aujourd’hui, l’heure est donc à la définition d’un projet artistique commun et équilibré. A cet égard, la discussion débutera dès mardi 14 octobre entre Patrick Sommier et Muriel Mayette, sous l’égide du ministère de la Culture et de la Communication. La ministre en appelle au sens de la responsabilité de chacun, et sollicite l’engagement de tous autour de cette ambition majeure pour ce territoire, où l’accès à la culture est un enjeu de développement encore plus vital qu’ailleurs.

Paris, le 9 octobre 2008

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Mercredi 22 octobre 2008
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Lundi 20 octobre 2008

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Lundi 20 octobre 2008
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Lundi 20 octobre 2008
Entretien paru dans L'Humanité du 1er février 2008
Huit ans après le premier Forum social mondial, l’intellectuel tiers-mondiste retrace des grandes évolutions historiques du capitalisme et interroge les alternatives que dessinent bouleversements géopolitiques du début du siècle.
Samir Amin est membre du Conseil international du Forum social mondial et président du Forum mondial des alternatives. Il est l'auteur de très nombreux ouvrages d’analyse économique et politique et de géopolitique.

Comment analysez-vous les développements actuels de la crise économique et financière à l’échelle mondiale ?

Samir Amin. La financiarisation du système libéral, considérée par beaucoup comme une forme nouvelle, durable du capitalisme, n’était à mon avis que le moyen conjoncturel pour le capital de surmonter ses contradictions. La croissance des revenus du capital et la réduction de ceux du travail ne peuvent être poursuivies indéfiniment. Le versant financier du système était son talon d’Achille. Les subprimes ne sont pas la cause de la crise, qui est systémique, mais seulement l’accident de parcours qui l’a déclenchée. Après la privatisation des profits, les forces dominantes en place vont s’employer à en socialiser les pertes, c’est-à-dire à les faire payer aux travailleurs, aux retraités et aux pays vulnérables du tiers-monde.

Le capitalisme, comme système historique, est, selon vous, dans une phase de « déclin ». Qu’est-ce qui justifie une telle analyse ?

Samir Amin. Le système capitaliste, comme système historique, a connu une très longue maturation. Au contraire, son apogée, amorcé au plan politique par la Révolution française et au plan économique par la révolution industrielle, s’est concentré sur le XIXe siècle, c’est-à-dire sur une période très courte. La fin de cet apogée est annoncée très tôt, dès 1871, par la Commune de Paris et peu après, en 1917, par la première révolution au nom du socialisme, la révolution russe. Contrairement aux apparences et aux opinions dominantes, le capitalisme est entré, alors, dans une longue période de déclin. Remis en cause au XXe siècle, comme système économique, social et politique par les projets alternatifs (socialistes, communistes), il est également confronté au contraste grandissant qu’il a lui-même produit entre les centres dominants et les périphéries dominées. Ce contraste a alimenté la révolte, le refus des peuples dominés de s’ajuster, d’accepter cette domination et la dégradation des conditions sociales qu’elle engendre.

Comment s’articulent ces deux dimensions - idéologique et géopolitique - de la remise en cause du capitalisme ?

Samir Amin. Elles sont indissociables. Tout simplement parce que le capitalisme réellement existant, comme système mondialisé, est impérialiste par nature. Cette indissociabilité a été formalisée, au siècle dernier, par les révolutions socialistes qui ont pris corps aux périphéries du système capitaliste. Je pense aux révolutions chinoise, vietnamienne et cubaine. Cette association, au XXe siècle, entre les deux dimensions de la remise en cause du capitalisme constitue en quelque sorte une première « vague ». Celle des révolutions au nom du socialisme, des grands mouvements de libération nationale avec des degrés divers de radicalité, du non-alignement, de l’anti-impérialisme. Cette première vague a atteint ses limites historiques assez rapidement. Elle s’est essoufflée. Très rapidement, dans le cas des pays du tiers-monde sortis de la libération nationale. Moins rapidement dans le cas des révolutions au nom du socialisme. Mais le résultat est le même : cette première vague s’est émoussée, puis exténuée.

Vous estimez néanmoins qu’une seconde « vague » de remise en question d’ensemble du système mondialisé peut prendre corps. Mais comment ?

Samir Amin. Entre la vague qui s’est épuisée et la nouvelle vague, possible et nécessaire, du XXIe siècle, il y a un creux. Dans ce creux, les rapports de force sociaux, politiques, sont inégaux. Tellement inégaux qu’ils permettent une contre-offensive du capital, renforcée par les illusions de la fin de l’histoire, de l’effacement totale de la première vague. Ce qui permet au néolibéralisme de construire un discours réactionnaire, et non pas « libéral », comme il se prétend. C’est un discours de retour au XIXe siècle, sur le modèle du discours de la Restauration, qui illustrait, en France, l’aspiration à un retour avant la Révolution. Sarkozy est la parfaite illustration de ce discours réactionnaire. Ce qu’il appelle « réformes » désigne en réalité des contre-réformes visant l’abolition de tout ce que les travailleurs ont conquis au cours du XXe siècle. Nous sommes dans ce creux. Mais nous voyons déjà se dessiner sur l’océan les premières rides de ce qui peut devenir la nouvelle vague. On peut les voir, par exemple, dans ce que j’appelle les avancées révolutionnaires de l’Amérique latine. Le processus que connaît ce sous-continent est caractéristique. Il est à la fois anti-impérialiste (particulièrement anti-yankee, puisque c’est l’impérialisme nord-américain qui domine brutalement cette région du monde) et à aspiration socialiste. Cette aspiration est formulée de façons diverses, parfois vagues, parfois plus précises, voire dogmatiques. Mais il est intéressant de constater qu’anti-impérialisme et aspiration socialiste sont, là encore, indissociables.

Vous évoquez des « avancées révolutionnaires » en Amérique latine. Qu’entendez-vous exactement par là ? Quelle différence faites-vous avec la révolution ?

Samir Amin. Je crois qu’il faut voir ce long déclin du capitalisme comme pouvant devenir une longue transition vers le socialisme mondial. « Longue » signifiant ici qu’un tel processus historique pourrait prendre plusieurs siècles, cette transition impliquant des vagues successives. La tradition communiste a pensé la révolution et la construction du socialisme comme des possibilités relativement rapides, dans un temps historique court, sur des années ou des décennies. Je préfère, aujourd’hui, parler d’avancées révolutionnaires plutôt que de révolution. « Révolution » inspire l’idée, fausse, que tous les problèmes pourraient être réglés du jour au lendemain. Des « avancées révolutionnaires » correspondent, à mes yeux, aux amorces de mise en place d’autres logiques que celles du capitalisme. Elles peuvent, à leur tour, préparer d’autres avancées, des « vagues » ultérieures. Mais il n’y a pas, en la matière, de déterminisme historique. Il y a des nécessités objectives, au sens hégélien du terme, mais pas de déterminisme absolu. Si cette transition vers le socialisme ne devait pas s’opérer, le scénario serait celui d’une longue transition vers toujours davantage de barbarie. Les deux possibilités coexistent.

Ce creux de la vague est propice, dites-vous, au développement de toutes sortes d’« illusions » sur le capitalisme. Qu’est-ce à dire ?

Samir Amin. « Le vieux monde se meurt. Le nouveau monde tarde à paraître. Et dans ce clair-obscur les monstres surgissent », écrivait Antonio Gramsci. Cette phrase m’a toujours frappé par sa justesse et sa puissance. On peut dire que l’ancien monde, celui de la première vague de remise en cause du capitalisme, est mort. La seconde vague est en train de naître. Dans ce clair-obscur, les « monstres » prennent la forme de personnages comme Bush, Sarkozy, Berlusconi, d’un côté, comme Ben Laden et ses complices de l’autre. Mais ce clair-obscur est aussi un moment de grandes illusions, que l’on peut classer en trois familles. Elles se répartissent dans le monde en des lieux différents, l’une ou l’autre est dominante selon les régions, mais elles existent et coexistent partout. Appelons la première l’illusion « sociale-démocrate ». C’est l’illusion d’un capitalisme à visage humain. Elle a pu se traduire dans un projet politique à certains moments de l’histoire du capitalisme, quand le rapport de forces était plus favorable aux classes populaires. Je ne dénigre pas du tout ce qu’ont réalisé les régimes du « welfare state » après la Seconde Guerre mondiale. Mais ces réalisations n’auraient pu voir le jour sans la « menace communiste » qui hantait alors la bourgeoisie. Cette menace était incarnée, aux yeux des dominants, par l’URSS. En réalité, la menace n’était pas tant celle du communisme ou de l’URSS que la menace que représentaient pour eux leurs propres peuples. Au lendemain de la Seconde Guerre mondiale, les retraites par répartition, les régimes spéciaux ou la Sécurité sociale auraient été impensables sans la puissance, dans le cas français, du Parti communiste. C’est vrai un peu partout dans le monde, sous des formes différentes. Ce capitalisme à visage humain n’est donc envisageable que dans les périodes d’affaiblissement du capital. En revanche, lorsque la domination du capital est assise, forte, il n’a pas du tout de visage humain. Il prend son visage réel, un visage tout à fait sauvage. Nous sommes dans un moment de ce genre. Dès lors, croire, aujourd’hui, dans la possibilité d’un mouvement vers un capitalisme à visage humain relève de l’illusion. Une illusion grave et dangereuse, dans la mesure où elle désarme les classes populaires en leur faisant miroiter la possibilité d’avancées sans luttes, sans renversement des rapports de forces en leur faveur. Cette famille d’illusions est dominante en Europe occidentale. Dans les pays dits émergents, ce sont les illusions nationalistes qui dominent. Ce type d’illusions consiste à considérer que des pays comme la Chine, l’Inde, le Brésil, assez forts, désormais, pour entrer dans le système capitaliste mondial, peuvent s’imposer comme des partenaires à égalité avec les anciennes puissances. Ces illusions sont nourries par une abondante littérature sur la crainte de « l’hégémonisme chinois montant », presque une variante de la peur du « péril jaune ». À cette littérature en répond une autre, nationaliste celle-là, faisant l’éloge des évolutions en Chine et ailleurs. En réalité, les rapports de forces internationaux, la domination du capital financier, de l’impérialisme collectif des États-Unis, de l’Europe et du Japon ne permettra pas à ces pays de jouer à égalité, sur la scène mondiale, avec les vieilles puissances. Le langage de plus en plus agressif vis-à-vis de la Chine en témoigne. Ce langage trouve déjà sa traduction, dans le réel, avec des agressions brutales visant des pays faibles, comme l’Irak. D’autres pays, moins faibles, mais qui sont néanmoins des puissances moyennes, comme l’Iran, sont à leur tour menacés. Derrière ces agressions se profile, en réalité, la volonté des États-Unis d’envisager jusqu’à une guerre contre la Chine si celle-ci devenait trop menaçante pour leurs intérêts. Dans un tel contexte, croire que les pays émergents pourront s’imposer dans le système pour rompre avec la logique capitaliste est une illusion. La troisième série d’illusions, la pire, recouvre les passéismes. Ces illusions-là frappent les peuples défaits dans l’histoire. C’est le cas des pays arabes, et, plus largement, des pays islamiques, mais aussi de l’Afrique subsaharienne, tentés par la recherche de solutions dans les « racines », dans la reconstruction aberrante d’un passé mythique qui n’a jamais existé. Ces passéismes se déguisent facilement. La religion, l’adhésion à la religion s’y prêtent, de même que la revendication de racines « ethniques » ou « tribales ». Ces illusions se fondent sur une pseudo-authenticité fabriquée, qui n’a rien à voir avec la réalité. Nous sommes dans un moment où ces trois illusions travaillent des sociétés différentes.

Vous proposez, dans votre livre Pour la Cinquième Internationale, de favoriser la cristallisation de la deuxième vague critique du capitalisme. De quelle manière ?

Samir Amin. Le moment de démoralisation des forces populaires, des ralliements aux idées selon lesquelles le « socialisme était définitivement vaincu » et le capitalisme était devenu « la fin de l’histoire » ont cédé la place, dès la fin des années quatre-vingt-dix, à l’appel au combat pour un autre monde, meilleur. Les forums sociaux altermondialistes ont été l’un des lieux donnant une visibilité aux luttes. Mais il reste beaucoup de chemin à parcourir pour que la convergence de ces luttes se cristallise dans des stratégies cohérentes et efficaces, capables de mettre en déroute les projets de contrôle militaire de la planète par les États-Unis et leurs alliés, d’ouvrir des voies nouvelles au socialisme du XXIe siècle, un socialisme plus authentiquement démocratique que celui de la vague du XXe siècle. Associer le combat démocratique au progrès social, reconstruire sur cette base l’internationalisme des peuples face au cosmopolitisme du capital, tel est le défi auquel la gauche est confrontée dans le monde entier.

Entretien réalisé par Rosa  Moussaoui

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Vendredi 17 octobre 2008
Par Alain Ruscio, historien 


Le 14 octobre, j’étais, comme des millions de Français, devant mon poste de télévision pour regarder quelques images de sport. J’ai, comme beaucoup, apprécié l’entrée sur le terrain des footballeux mêlés, Tunisiens et Français, même si les calculs de la société du spectacle étaient un peu visibles. 
Moi aussi, j’ai râlé en entendant les premiers sifflets lors de la Marseillaise. Et même, tiens, j’ai boycotté le match dès les premières minutes, constatant non sans rage l’imbécillité de cette hostilité systématique à l’équipe française. Je crois que, si j’avais été sondé à ce moment par téléphone, j’aurais fait partie de ceux qui condamnaient. On a droit après tout à ses petites faiblesses.
Mais depuis quand l’épiderme, dans le corps humain, est-il au pouvoir ? N’avons-nous pas un cerveau ? Chacun son rôle. En écoutant nos politiques, en lisant la presse, hier et ce matin, je me suis demandé si ces rôles n’avaient pas été inversés. Holà ! On se calme !

La constatation de départ peut être partagée par tous : une partie des Jeunes de banlieue (cette périphrase gênée pour dire : Arabes) ne se sent pas, ne se sent plus concernée par le pays dans lequel elle vit, son pays, la France.

Le chœur des outrés s’exclame : c’est insupportable. Oui, c’est insupportable.

Oui mais.

La bonne question est : Pourquoi ?

Pourquoi, donc, une partie des Français ne se sentent-ils pas… Français ?

C’est parce qu’ils savent, plus ou moins confusément, que ce pays n’a toujours pas réglé la question du racisme. Et que le racisme à la française a planté ses racines – entre autres, mais surtout – dans notre histoire coloniale.

C’est parce que le pays dans lequel ils vivent a recruté leurs arrière-grands-parents pour combattre en 1914, reconstruire après 1918, recruté leurs grands-parents pour combattre en 1939, reconstruire après 1945, recruté leurs parents, dans les années 60, pour construire les maisons qu’ils ne pouvaient habiter, fabriquer les voitures qu’ils ne pouvaient conduire…

C’est parce que les enfants de ritals, les enfants de Polonais ou d’Italiens n’ont pas à faire sans cesse la preuve qu’ils sont intégrés, qu’ils sont Français. Et pourquoi agit-on autrement avec les enfants de Maghrébins, d’Africains ? Y aura-t-il en 2020 des immigrés de troisième, en 2050 de quatrième générations ? Quand la tache – non : la tare – s’effacera-t-elle ?

C’est parce que le pays dans lequel ils vivent les traite différemment, leur impose un taux de chômage double de celui des autres jeunes Français. C’est parce que Mohamed, habitant du Val Fourré, à Mantes-la-Jolie, a six fois moins de chance d’obtenir un entretien d’embauche que Jean-Pierre, domicilié à Paris. Six fois ! Et même pas pour l’obtention d’un emploi : pour un simple entretien d’embauche !

C’est parce qu’on ne la leur fait pas, qu’ils savent bien que la présence d’une Rachida Dati, d’une Fadela Amara, d’une Rama Yade dans une équipe n’en fait pas un gouvernement de la vraie diversité, pas plus que celle d’un Bernard Kouchner n’a la moindre chance de le tirer à gauche. L’effet escompté n’a pas eu lieu, et c’est normal : la ficelle était trop voyante.

S’ils sifflent La Marseillaise, c’est que le vécu de trois ou quatre générations, entassé comme par strates successives, arrive désormais à fleur de cœur, à fleur de peau, à fleur de lèvres : et si ce sang impur dénoncé par l’hymne national était le leur ?

Dans ces conditions, le vote de la loi de février 2005 sur les effets positifs de la colonisation, l’état d’urgence, par recours à une loi de la guerre d’Algérie, lors de la révolte des banlieues, les divers dérapages ( ? ) verbaux, de racaille en Kärcher, sont, nous pesons nos mots, au mieux le fait d’irresponsables, au pire celui d’agresseurs. Dans les deux cas, c’est un signe qui dépasse de loin les polémiques du moment. C’est l’avenir de la France, ni plus, ni moins, qui est en cause. 

C’est à un jeune auteur, directement concerné par tous les questionnements de ces temps, qu’il faut laisser la parole. Il s’appelle Ahmed Djouder et vient de publier un livre au titre symbolique : Désintégration2 : « La France, en tant que personne morale, a un honneur à sauver qui doit passer par une reconnaissance de ses oublis et manquements et rectifier le tir. Comment ? En changeant de regard sur nous. En portant sur nous un regard positif et tendre. Un regard positif et tendre. C’est tout. Vous verrez, la France, ce sera le paradis. »

Inch’ Allah !


1 Librement auto-adapté de ma conclusion à l’ouvrage collectif Histoire de la colonisation : Réhabilitations, falsifications et instrumentalisations, sous la direction de Sébastien Jahan & Alain Ruscio, Paris, Ed. Les Indes savantes, 2007

2 Paris, Stock, 2006

Tập chuyên luận LTK
Par cabaret voltaire - Publié dans : Actualité
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Vendredi 17 octobre 2008
Telle qu'on nous la présente, la crise planétaire de la finance ressemble à un de ces mauvais films concoctés par l'usine à succès préformés qu'on appelle aujourd'hui le "cinéma". Rien n'y manque, y compris les rebondissements qui terrorisent : impossible d'empêcher le vendredi noir, tout s'écroule, tout va s'écrouler...

Mais l'espoir demeure. Sur le devant de la scène, hagards et concentrés comme dans un film catastrophe, la petite escouade des puissants, les pompiers du feu monétaire, les Sarkozy, Paulson, Merkel, Brown et autres Trichet, engouffrent dans le trou central des milliers de milliards. "Sauver les banques !" Ce noble cri humaniste et démocratique jaillit de toutes les poitrines politiques et médiatiques. Pour les acteurs directs du film, c'est-à-dire les riches, leurs servants, leurs parasites, ceux qui les envient et ceux qui les encensent, un happy end, je le crois, je le sens, est inévitable, compte tenu de ce que sont aujourd'hui et le monde, et les politiques qui s'y déploient.

Tournons-nous plutôt vers les spectateurs de ce show, la foule abasourdie qui entend comme un vacarme lointain l'hallali des banques aux abois, devine les week-ends harassants de la glorieuse petite troupe des chefs de gouvernement, voit passer des chiffres aussi gigantesques qu'obscurs, et y compare machinalement les ressources qui sont les siennes, ou même, pour une part très considérable de l'humanité, la pure et simple non-ressource qui fait le fond amer et courageux à la fois de sa vie. Je dis que là est le réel, et que nous n'y aurons accès qu'en nous détournant de l'écran du spectacle pour considérer la masse invisible de ceux pour qui le film catastrophe, dénouement à l'eau de rose compris (Sarkozy embrasse Merkel, et tout le monde pleure de joie), ne fut jamais qu'un théâtre d'ombres.

On a souvent parlé ces dernières semaines de "l'économie réelle" (la production des biens). On lui a opposé l'économie irréelle (la spéculation) d'où venait tout le mal, vu que ses agents étaient devenus "irresponsables", "irrationnels", et "prédateurs". Cette distinction est évidemment absurde. Le capitalisme financier est depuis cinq siècles une pièce majeure du capitalisme en général. Quant aux propriétaires et animateurs de ce système, ils ne sont, par définition, "responsables" que des profits, leur "rationalité" est mesurable aux gains, et prédateurs, non seulement ils le sont, mais ont le devoir de l'être.

Il n'y a donc rien de plus "réel" dans la soute de la production capitaliste que dans son étage marchand ou son compartiment spéculatif. Le retour au réel ne saurait être le mouvement qui conduit de la mauvaise spéculation "irrationnelle" à la saine production. Il est celui du retour à la vie, immédiate et réfléchie, de tous ceux qui habitent ce monde. C'est de là qu'on peut observer sans faiblir le capitalisme, y compris le film catastrophe qu'il nous impose ces temps-ci. Le réel n'est pas ce film, mais la salle.

Que voit-on, ainsi détourné, ou retourné ? On voit, ce qui s'appelle voir, des choses simples et connues de longue date : le capitalisme n'est qu'un banditisme, irrationnel dans son essence et dévastateur dans son devenir. Il a toujours fait payer quelques courtes décennies de prospérité sauvagement inégalitaires par des crises où disparaissaient des quantités astronomiques de valeurs, des expéditions punitives sanglantes dans toutes les zones jugées par lui stratégiques ou menaçantes, et des guerres mondiales où il se refaisait une santé.

Laissons au film-crise, ainsi revu, sa force didactique. Peut-on encore oser, face à la vie des gens qui le regardent, nous vanter un système qui remet l'organisation de la vie collective aux pulsions les plus basses, la cupidité, la rivalité, l'égoïsme machinal ? Faire l'éloge d'une "démocratie" où les dirigeants sont si impunément les servants de l'appropriation financière privée qu'ils étonneraient Marx lui-même, qui qualifiait pourtant déjà les gouvernements, il y a cent soixante ans, de "fondés de pouvoir du capital" ? Affirmer qu'il est impossible de boucher le trou de la "Sécu", mais qu'on doit boucher sans compter les milliards le trou des banques ?

La seule chose qu'on puisse désirer dans cette affaire est que ce pouvoir didactique se retrouve dans les leçons tirées par les peuples, et non par les banquiers, les gouvernements qui les servent et les journaux qui servent les gouvernements, de toute cette sombre scène. Je vois deux niveaux articulés de ce retour du réel. Le premier est clairement politique. Comme le film l'a montré, le fétiche "démocratique" n'est que service empressé des banques. Son vrai nom, son nom technique, je le propose depuis longtemps, est : capitalo-parlementarisme. Il convient donc, comme de multiples expériences depuis vingt ans ont commencé à le faire, d'organiser une politique d'une nature différente.

Elle est et sera sans doute longtemps très à distance du pouvoir d'Etat, mais peu importe. Elle commence au ras du réel, par l'alliance pratique des gens les plus immédiatement disponibles pour l'inventer : les prolétaires nouveaux venus, d'Afrique ou d'ailleurs, et les intellectuels héritiers des batailles politiques des dernières décennies. Elle s'élargira en fonction de ce qu'elle saura faire, point par point. Elle n'entretiendra aucune espèce de rapport organique avec les partis existants et le système, électoral et institutionnel, qui les fait vivre. Elle inventera la nouvelle discipline de ceux qui n'ont rien, leur capacité politique, la nouvelle idée de ce que serait leur victoire.

Le second niveau est idéologique. Il faut renverser le vieux verdict selon lequel nous serions dans "la fin des idéologies". Nous voyons très clairement aujourd'hui que cette prétendue fin n'a d'autre réalité que le mot d'ordre "sauvons les banques". Rien n'est plus important que de retrouver la passion des idées, et d'opposer au monde tel qu'il est une hypothèse générale, la certitude anticipée d'un tout autre cours des choses. Au spectacle malfaisant du capitalisme, nous opposons le réel des peuples, de l'existence de tous dans le mouvement propre des idées. Le motif d'une émancipation de l'humanité n'a rien perdu de sa puissance. Le mot "communisme", qui a longtemps nommé cette puissance, a certes été avili et prostitué.

Mais, aujourd'hui, sa disparition ne sert que les tenants de l'ordre, que les acteurs fébriles du film catastrophe. Nous allons le ressusciter, dans sa neuve clarté. Qui est aussi son ancienne vertu, quand Marx disait du communisme qu'il "rompait de la façon la plus radicale avec les idées traditionnelles" et qu'il faisait surgir "une association où le libre développement de chacun est la condition du libre développement de tous".

Rupture totale avec le capitalo-parlementarisme, politique inventée au ras du réel populaire, souveraineté de l'idée : tout est là, qui nous déprend du film de la crise et nous rend à la fusion de la pensée vive et de l'action organisée.


Alain Badiou
, philosophe, romancier, éditeur

Article paru dans Le Monde du 18.10.08
Par cabaret voltaire - Publié dans : Idées
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Mardi 14 octobre 2008
La première chose qui saute aux yeux lorsqu'on observe les réactions actuelles à l'effondrement financier, c'est que... personne ne sait vraiment ce qu'il faut faire. Cela provient du fait que l'incertitude fait partie du jeu ; la manière dont le marché va réagir dépend non seulement de la confiance que les acteurs accorderont aux interventions gouvernementales, mais aussi, et plus encore, du degré de confiance qu'ils pensent pouvoir prêter aux autres acteurs : on ne peut prendre en compte les effets de ses propres interventions. Nous sommes ainsi contraints de faire des choix sans disposer du savoir qui nous permettrait de faire un choix éclairé, ou, comme le dit John Gray : "Nous sommes contraints de vivre comme si nous étions libres."

Mais puisqu'on ne cesse de nous répéter que la confiance et la croyance sont déterminantes, nous devrions aussi nous demander dans quelle mesure le fait que l'administration américaine ait, dans la panique, rehaussé les enjeux, n'a pas aggravé le danger qu'elle tente de conjurer. Il est aisé de remarquer la similarité du langage utilisé par le président Bush dans son allocution au peuple américain après le 11-Septembre et dans celle qui a suivi l'effondrement financier : on dirait deux versions du même discours.

En ces deux occasions, il a évoqué la menace qui pesait sur l'"American way of life" lui-même et la nécessité de réagir de manière rapide et décisive afin d'y faire face. A deux reprises, il en a appelé à l'abandon provisoire des valeurs américaines (les garanties concernant les libertés individuelles, le capitalisme de marché) pour sauver ces mêmes valeurs. Ce paradoxe est-il inévitable ?

La pression visant "à faire quelque chose" s'apparente ici à la compulsion superstitieuse à faire un geste lorsque nous observons un processus sur lequel nous n'avons aucune influence véritable. Il arrive aussi parfois que nous agissions pour ne pas avoir à parler et à penser à ce que nous faisons. Par exemple, pour répondre rapidement à un problème, en débloquant 700 milliards de dollars au lieu de se demander comment il est apparu.

Revenons au 15 juillet dernier, quand le sénateur républicain Jim Bunning attaquait le président de la Réserve fédérale des Etats-Unis, Ben Bernanke, en affirmant que sa proposition prouvait que "le socialisme est bel et bien vivant en Amérique" : "La Fed veut désormais être le régulateur de risque systémique. Mais la Fed est le risque systémique. Accroître le pouvoir de la Fed revient à donner au gamin qui a brisé votre fenêtre en jouant au base-ball dans la rue une batte plus grande, et à considérer que cela résoudra le problème."

Bunning a été le premier à exposer publiquement les grandes lignes du raisonnement justifiant la révolte du Parti républicain contre le plan de sauvetage fédéral. Ce raisonnement mérite que nous y regardions de plus près. Nous pouvons ainsi remarquer que la résistance au plan de sauvetage a été formulée en termes de "lutte des classes" : la Bourse, Wall Street, contre la rue, Main Street. Pourquoi devrions-nous aider les responsables de la crise ("Wall Street"), et laisser les simples emprunteurs (dans "Main Street") payer le prix fort ? N'est-ce pas là un parfait exemple de ce que la théorie économique appelle le "risque moral" ? Ce dernier se définit comme "le risque que quelqu'un agisse de manière immorale parce qu'il se sait protégé par les assurances, les lois ou d'autres institutions contre les préjudices que son comportement pourrait sinon engendrer". Autrement dit, si je suis assuré contre les incendies, je prendrai moins de précautions contre le feu (ou, à l'extrême, je mettrai même le feu aux bâtiments que j'ai assurés mais qui génèrent des pertes). La même chose vaut pour les grandes banques : ne sont-elles pas protégées contre les grosses pertes tout en étant capables de conserver leurs profits ? Nous ne serons pas surpris d'apprendre que Michael Moore a déjà écrit une lettre publique dans laquelle il dénonce le plan de sauvetage comme le pillage du siècle. Ce chevauchement inattendu de la gauche et des républicains conservateurs devrait nous donner matière à penser.

Ils ont en commun leur mépris pour les grands spéculateurs et PDG qui tirent profit des décisions hasardeuses mais sont protégés des faillites par les parachutes dorés. N'en va-t-il pas de même pour la faillite d'Enron en janvier 2002, que l'on peut interpréter comme une sorte de commentaire ironique sur l'idée de société du risque ? Les milliers de salariés qui ont perdu leur emploi et leurs économies ont été assurément exposés à un risque, mais sans avoir vraiment d'autre choix. Ceux qui, au contraire, avaient non seulement une réelle connaissance des risques, mais aussi la possibilité d'intervenir dans la situation (les dirigeants), ont minimisé leurs risques en encaissant leurs actions et leurs options avant la faillite. S'il est donc vrai que nous vivons dans une société de choix risqués, certains (les patrons de Wall Street) opèrent les choix, tandis que les autres (les gens ordinaires payant des hypothèques) assument les risques...

Donc le plan de sauvetage est-il réellement une mesure "socialiste", l'aube du socialisme d'Etat aux Etats-Unis ? Si tel est le cas, c'est en un sens bien singulier : une mesure "socialiste" dont le but premier n'est pas de venir en aide aux pauvres, mais aux riches, non pas à ceux qui empruntent, mais à ceux qui prêtent. L'ironie suprême réside ainsi dans le fait que la "socialisation" du système bancaire est acceptable lorsqu'elle sert à sauver le capitalisme : le socialisme est néfaste - sauf lorsqu'il permet de stabiliser le capitalisme.

Et si, cependant, un "risque moral" était inscrit dans la structure fondamentale même du capitalisme ? Autrement dit, le problème résulte du fait qu'il est impossible de les séparer : dans le système capitaliste, le bien-être dans Main Street est subordonné à la prospérité de Wall Street. Ainsi, alors que les populistes républicains qui s'opposent au plan de sauvetage agissent mal pour de bonnes raisons, les partisans du renflouement agissent bien pour de mauvaises raisons. Pour le dire dans les termes plus raffinés de la logique propositionnelle, leur relation est non transitive : bien que ce qui est bon pour Wall Street ne le soit pas nécessairement pour Main Street, Main Street ne peut prospérer si Wall Street va mal. Et cette asymétrie donne un avantage a priori à Wall Street.

Tout cela montre clairement qu'il n'existe pas de marché neutre : dans chaque situation particulière, les coordonnées de l'interaction marchande sont toujours régulées par les décisions politiques. Le vrai dilemme n'est donc pas de savoir si l'Etat doit intervenir ou pas, mais sous quelle forme il doit le faire. Et nous sommes ici confrontés à la politique véritable : la lutte pour définir les coordonnées "apolitiques" fondamentales de nos vies. Tous les problèmes politiques sont en un sens non partisans, ils se rapportent à la question : "Quelle est la nature de notre pays ?"

Ainsi, c'est précisément le débat sur le plan de sauvetage qui constitue un vrai problème politique concernant les décisions à prendre sur les éléments fondamentaux de notre vie sociale et économique, allant même jusqu'à mobiliser le fantôme de la lutte des classes (Wall Street ou les créanciers hypothécaires ? Intervention de l'Etat ou pas ?) Nous ne trouverons aucune position éclairée "objective" qu'il nous suffirait simplement d'appliquer ici ; nous devons prendre parti politiquement.

Quelle est la solution ? Le grand philosophe idéaliste allemand Emmanuel Kant répondit à la devise conservatrice : "Ne pensez pas, obéissez !", non pas par "N'obéissez pas, pensez !", mais par "Obéissez, mais pensez !" Lorsque nous sommes soumis à un chantage tel que le plan de sauvetage, nous devons garder à l'esprit qu'il s'agit d'un chantage, et nous efforcer alors de résister à la tentation populiste de donner expression à notre colère et ainsi de nous asséner des coups. Au lieu de céder à une telle expression impuissante, nous devrions maîtriser notre colère pour la transformer en une ferme résolution de penser, de réfléchir d'une manière réellement radicale, de se demander quelle est cette société que nous sommes en train de quitter qui rend possible ce genre de chantage.

(Le Monde du 09.10.08. Traduit de l'anglais par Christine Vivier)

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Mardi 14 octobre 2008
Par Ahmed Henni, économiste (*)

Ce n’est qu’aujourd’hui que l’on mesure l’ampleur des conséquences de la décision prise par le président Nixon, le 15 août 1971, de décréter l’inconvertibilité or du dollar et, de ce fait, de faire sauter tous les verrous qui limitaient la création monétaire dans le système de Bretton Woods. La décision du président Nixon fut prise, en pleine guerre du Vietnam, pour faire face à une crise conjoncturelle des paiements qui avait entraîné une défiance vis-à-vis de la monnaie américaine et conduit un certain nombre de pays, la France du général de Gaulle en particulier, à se défaire de leurs dollars pour les échanger contre de l’or, menaçant ainsi le stock d’or américain.

Certes, d’éminents économistes, en particulier l’Américain Robert Triffin et le Britannique sir Harrod, avaient dénoncé cette mesure en son temps et attiré l’attention sur les graves conséquences que pouvait engendrer ce nouveau « seigneuriage » américain. Mais ils prêchèrent dans le désert, et de Gaulle avait déjà été emporté à la suite des événements de mai 1968. L’enjeu était et reste la présence ou l’absence d’un étalon monétaire international qui ne peut être créé par aucun pays en particulier - l’or que défendait de Gaulle ou le bancor défendu par Keynes et rejeté par les Américains dans les négociations de Bretton Woods ou encore les droits de tirage spéciaux (DTS), créés en 1969 pour remplacer l’or monétaire dans les échanges internationaux.

Il est connu que la création monétaire (la monnaie de crédit) ne peut être limitée que par la détention de quelque chose qu’on ne peut pas créer soi-même. C’est ainsi que les Banques centrales peuvent la limiter en obligeant les banques commerciales à ne faire crédit qu’en relation avec une quantité plus ou moins grande de monnaie qu’elles ne peuvent pas créer : les billets de banque. Or, aujourd’hui, la détention de ces billets atteint des montants ridicules au regard des crédits accordés (la monnaie que créent les banques ex nihilo).

Il en est de même pour les États : la création monétaire y est limitée par quelque chose qu’ils ne peuvent pas créer en donnant un ordre, en claquant des doigts ou en faisant marcher une imprimerie. Ce quelque chose, c’est la production de richesses, génératrice de gains en or, en devises étrangères ou en impôts. Les États-Unis se sont affranchis de cette contrainte depuis 1971. Ils peuvent créer autant de monnaie que de besoin sans posséder quelque chose qu’ils ne peuvent pas créer.

Les conséquences de la levée des contraintes monétaires ont été de deux sortes : les unes positives, permettant d’engendrer une croissance mondiale sans précédent et de l’étendre à de nouveaux pays (sans l’émission de dollars, le crédit et l’endettement des ménages américains qui ont fait l’ouverture du marché américain, la Chine ne serait pas ce qu’elle est devenue) ; les autres négatives se traduisant par une explosion de l’émission de dollars, du crédit et de l’endettement avec, pour corollaire, un déclin de l’épargne américaine.

La masse monétaire américaine (M3) est passée de 743 milliards de dollars en août 1971 à 10 276 milliards en février 2006 (dernier chiffre publié), soit 14 fois plus, alors que, dans le même temps, le PIB réel passait de 3 916 milliards à 13 197 milliards, soit 3,3 fois plus. Depuis le 23 mars 2006, les États-Unis ne publient plus l’indice M3. Ils ne renseignent plus le monde sur les quantités de monnaie qu’ils créent.

Les acteurs de l’économie américaine et mondiale se sont habitués à cette monnaie abondante et facile. Les ménages américains eux-mêmes ont intégré dans leur comportement cette vie à crédit qui a débouché sur la crise des subprimes. Le crédit à la consommation est passé de 126 milliards en 1971 à 2 535 milliards en 2007, pendant que l’épargne des particuliers (personal saving) (81 milliards en 1971 avec un maximum de 380 milliards en 1992) est retombée à 47 milliards en 2005, pour devenir négative depuis cette date. En même temps, la dette de l’État fédéral bondissait de 424 milliards en 1971 à 8 506 en 2006. C’est cette émission sans frein de dollars (les autres monnaies ont suivi) qui a permis aux opérateurs sur les marchés financiers d’acheter à crédit (à découvert) tous les titres possibles et imaginables (actions, obligations, contrats à terme, dérivés, titres hypothécaires…). Les uns y ont gagné des fortunes, les autres y ont perdu leur logement. L’électronique a, de plus, démultiplié la quantité de dollars et de monnaies qui circulent : un dollar créé peut, en quelques secondes, passer de l’un à l’autre et permettre un multiple de transactions sur titres sur toute la planète.

Mais, comme les marchandises, les titres doivent, à un moment ou un autre, être livrés et payés ou réalisés. Une cargaison de pétrole représentée par un contrat peut, durant le trajet du tanker, passer d’une main à l’autre mais le dernier acheteur devra en prendre physiquement livraison. Si le pétrole a entre-temps diminué de prix, l’acheteur perdra un peu mais aura le pétrole. Le dernier acheteur d’un titre peut, lui, se retrouver avec un titre qui ne vaut rien si l’émetteur du titre a, entre-temps, fait faillite. C’est ainsi que, grâce à l’endettement permis par le crédit, des banques se sont retrouvées titulaires de titres qui ne valaient plus rien parce que, entre-temps, leurs émetteurs étaient devenus insolvables (dans la crise des subprimes on a abondamment cité le cas des ménages achetant à crédit un logement et devenus insolvables).

Le jeune trader français Jérôme Kerviel a pu engager, à découvert, des sommes de l’ordre de 50 milliards d’euros (équivalent du PIB du Maroc). Lorsqu’un individu peut acheter à crédit l’équivalent de la richesse produite en un an dans un pays comme le Maroc, le monde ne peut qu’aller à la catastrophe.

La solution évidente, bien entendu, serait de restaurer le système d’avant 1971 et de limiter la création monétaire par la détention de quelque chose que personne ne peut créer : les DTS, le bancor, ou autre. Les États-Unis, mais les autres pays aussi, ne le voudraient pas.

Invoquant l’immoralité des individus, les États préfèrent se diriger plutôt vers des solutions répressives comme si la cupidité des individus (Kerviel) pouvait être arrêtée par des lois. Les solutions de fond renvoient au comportement des États eux-mêmes, de plus en plus alliés aux miraculés des rentes financières, vivant aussi à crédit et heureux de cette création monétaire qui leur permet déficits et financement des guerres (Irak). En mettant 700 milliards de dollars sur la table (l’équivalent du PIB du continent africain), ils veulent effacer les dettes de ceux qui ont déjà pris l’argent. Pour les autres, on voit déjà que les restrictions actuelles au crédit ne touchent finalement que ceux qui n’ont pas d’entregent. Le Congrès américain vient de voter majoritairement contre ce projet. En tout état de cause, la création monétaire est chose trop grave pour échapper au contrôle de représentants élus. Il ne s’agit pas de retomber dans les financements démagogiques obtenus auprès de Banques centrales soumises à des gouvernements de plus en plus liés aux marchés financiers. Tout en laissant les Banques centrales indépendantes, on devrait ajouter à leur conseil d’administration des représentants élus.

(*) Dernier ouvrage publié : le Syndrome islamiste et les mutations du capitalisme. Éditions Non lieu, 2008.

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