Ce corridor là est interminable. Sale et puant. Une odeur âcre qui vous
tord l'estomac. Tous les clochards de Paris doivent venir ici se soulager la vessie. Sur les rigoles des côtés, l'eau croupie traîne sa crasse. Le plafond a chopé la petite vérole. Aux murs, les
désespérants quatre sur trois publicitaires. Une photo de plage caribéenne pour vanter les mérites de la Réunion. N'importe quoi. Aussi crédible que les formes Photoshop de la sirène dénudée qui
se déhanche dans l'eau. Yaourts, bagnoles ou voyages, faut croire que les seins siliconés de créatures aguicheuses sont le seul bon moyen de capter le temps de cerveau disponible.
Au bout du couloir, elle est toujours là, prostrée, la main tendue, les yeux baissés, les cheveux planqués dans son voile, avec les mêmes supplications à vous arracher l'âme du coeur. Passer vite. Ne pas ralentir. D'ailleurs c'est la course. Vite, dépêche toi. Joue des coudes, bouscule, accélère. Si tu rates la rame, t'es cuit. Dix minutes d'attente assurées sur le quai bondé et lugubre. La cour des miracles. Des junkies hurlants, rescapés de peu d'une nuit de défonce. Des gamins paumés qui s'incrustent entre les rames et jouent à cache cache sur les voies pour mettre du piment dans leur vie de merde. Des femmes de ménages aux yeux usés et aux mains flétries. Une armée de prolos et de chômeurs à la nuque courbée. Des étudiants de Paris 8 qui font semblant de bachoter, le nez plongé dans des copies mal griffonnées. Des cadres malchanceux de la Plaine-Saint-Denis, la serviette en cuir collée au corps, écouteurs enfoncés dans les oreilles pour se faire croire qu'ils sont ailleurs.
A partir de Saint Lazare, c'est la frontière invisible. Les belles personnes parfumées bifurquent. Les Gaulois désertent, et laissent les immigrés seuls à leur purgatoire. Embarquement immédiat pour la grisaille banlieusarde. On charge le bétail comme on peut. Pour ça, on emploie des pousseurs. C'est un nouveau métier, qui consiste à rentabiliser au maximum la compressibilité des corps humains. Ils sont affublés de gilets orange fluo, genre, uniforme pour assurer un minimum d'autorité, pas de panique, on est là pour réguler la circulation.
Dès que le ronronnement de la rame commence à se faire entendre, tout le quai est sur les starting blocks. Le but est d'être assez vif ou assez fourbe pour s'assurer une place assise. Souvent, ça dégénère. Coups de coudes, mains baladeuses. Insultes racistes. Les pires, elles sont pour les gosses roms qui font leur spectacle de hip hop bulgare dans un tintamarre de tous les diables. Les vieilles les détestent. Les vieilles. Avec leur cabas du marché, leurs haines recuites et leurs regards de serial killeuses, elles sont toujours là aux heures de pointes. Histoire d'emmerder le monde. Comme si elles ne pouvaient pas attendre une heure ou deux que la bête ait fini de cracher ses fleuves de masses laborieuses pour aller s'acheter leur brique de soupe.
Souvent, il y a des incidents techniques. Les incidents techniques, ça n'arrive jamais lorsque vous êtes d'une humeur flâneuse. Ils s'arrangent toujours pour surgir quand vous êtes vraiment très pressé. Parfois la lumière s'éteint alors dans la rame. Ce qui énerve les lecteurs de 20 minutes encore plus que les blattes qui se trimbalent sur la crasse des sièges bleus électriques. Passée Saint Lazare, ils doivent faire des économie d'électricité sur l'éclairage des stations. La pire, c'est Liège. Un soir d'hiver sans lune. Les quelques bobos encore égarés là s'évanouissent à Guy Moquet. Place Clichy, nouveau chargement de galériens. Après, on passe le périph. Bienvenue au ban.
R.
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