Mardi 20 janvier 2009
Les deux écrivains martiniquais explorent les possibilités ouvertes par l'évènement poétique que constitue à leurs yeux l'élection du premier président noir des Etats-Unis. Entretien.

Dans «°L'intraitable beauté du monde°», texte adressé au nouveau président des Etats Unis, vous adoptez une attitude à la fois bienveillante et lucide envers lui. Pourquoi avoir choisi ce ton ?

Patrick Chamoiseau. Ce texte ne s'inscrit pas dans « l'obamania ». Il tente, avant tout, de s'emparer de ce qui est devenu un champ de projection pour tous les imaginaires du monde. C'est un phénomène étonnant et colossal. Il nous a paru intéressant de l'explorer, mais aussi de le conditionner, avec toute la poétique d'Edouard Glissant.


A la relecture, ce texte me fait penser à une sorte d'incantation magique, presque obscure. Une expression créole me vient à l'esprit : « réciter ». « Réciter » sur quelqu'un ou quelque chose, c'est projeter une sorte d'incantation pour conditionner, transformer cette personne ou cet objet. Cette tentative d'exploration poétique du phénomène se double donc d'une volonté de construire l'Obama dont nous avons besoin. C'est une intervention qui vise à transformer ce possible, à «°réciter°» sur Obama pour qu'il évolue dans le sens que nous souhaitons.

Pourquoi voyez-vous dans ce moment de l'histoire des Etats-Unis le résultat de cette « créolisation » du monde que vous explorez depuis plusieurs décennies ? L'élection d'Obama va-t-elle accélérer encore ce processus ?

Edouard Glissant.
Je le crois. Il y avait jusque là quelque chose qui boitait dans le Tout-monde °: c'était le rapport des Etats-Unis au monde, au reste du monde. Lorsque s'est précisée la perspective de l'élection d'Obama, tous ont prédit un changement du regard du monde sur les Etats-Unis. Nous croyons pour notre part que c'est le contraire qui se produit : cet évènement va changer le regard que les Etats-Unis portent sur le monde. Dans leur relation au monde, les Etats-Unis étaient en réalité étrangement absents. La plus grande puissance du monde, qui décide de tout, ne connaît pas le monde. Elle n'a aucune idée de ce qu'est le monde. Pratiquement aucun états-unien ne savait, au moment du déclenchement de la guerre d'Irak, que celle-ci frappait une région du monde abritant une civilisation trois fois millénaire. Personne aux Etats-Unis ne le savait, sauf les spécialistes qui organisèrent le pillage systématique des musées de Bagdad. Cela peut changer désormais.

Vous revenez dans ce texte sur la façon dont la conquête de l'Ouest a forgé l'imaginaire états-unien et, par là, le rapport de ce pays au monde. Comment, avec une telle histoire, cette puissance peut-elle passer passer du mode de la domination à celui, que vous proposez, de la relation, dans son rapport au monde°?


Edouard Glissant. Nous savons qu'il faut changer les imaginaires des peuples. Mais ces imaginaires sont libres °: on ne peut pas les changer par un décret. Or avec l'élection de Barack Obama, à l'intérieur-même des Etats-Unis, de nombreux non dits commencent à être résolus.
Les plus grands héros de l'histoire des Etats Unis, les pères fondateurs comme Washington, Jefferson, étaient des possesseurs d'esclaves. On ne peut pas bâtir réellement une nation sur un tel non-dit. Je crois qu'Obama, par son élection-même, rature le non-dit. Il reprend l'histoire des Etats-Unis à la base et la rétablit. Et, le faisant, il rétablit une nouvelle manière de rapport avec le monde. Il n'est plus possible de considérer le monde comme un objet de conquête, de dispute militaire.



Pourtant, vous vous montrez critiques sur ce point. «°Nous ne sommes pas sûrs que le président Obama échappera au cercle fatal des prédéterminations impérialistes°», écrivez-vous. La guerre a Gaza a suscité un terrible sentiment d'injustice et d'arbitraire. N'est-il pas illusoire de croire que les Etats-Unis pourraient demain renoncer au soutien inconditionnel qu'ils apportent à l'Etat d'Israël°?

Edouard Glissant. Je crois aux mutations historiques. Ce n'est pas parce que des haines sont séculaires qu'elles sont infinissables. Des basculements sont possible. Je crois qu'Obama est un visionnaire, mais qu'il ne veut pas le laisser voir, parce qu'il sait pertinemment qu'être un visionnaire en politique est un handicap terrible. Pour contourner ce handicap, il a adopté une stratégie de ce qu'il faut dire au moment où il faut le dire. Peut-être a-t-il déjà commencé ce à quoi nous l'exhortons dans ce texte°: choisir des chemins de traverses quand les positions traditionnelles, figées, ne donnent rien. Si ce n'était pas le cas, il est certain que l'échec serait terrible. La seule chose qui resterait alors serait le symbole de l'élection d'un président noir.

L'espoir presque deraisonné que soulève Barack Obama n'est-il pas dangereux au regard des désillusions qui pourraient, demain, lui succéder°?


Patrick Chamoiseau.
Il est devenu, c'est vrai, un champ de projection massif. Ce qui est extraordinaire, c'est que le phénotype le plus déprécié au monde soit devenu le le réceptacle d'une telle espérance.

Comment l'expliquez-vous°?


Patrick Chamoiseau. Cette espérance est à la mesure de la désespérance, à la mesure du cauchemar dont sortent les Etats-Unis et le monde, celui du règne de G.W. Bush.
Plus profondément, elle à la mesure de ce non-dit de l'histoire de l'esclavage. La question de l'Afrique est ici centrale °: la conscience-monde porte une zone souffrante, la zone africaine. Aujourd'hui, tout se passe comme si la partie la plus délaissée, la plus oubliée, la plus méprisée, la plus pauvre du monde était capable de penser le monde autrement, de le sentir autrement. C'est une puissance symbolique incroyable. On aurait tort de penser que la puissance symbolique n'est pas un évènement. Un évènement qui peut ouvrir la voie à des actes, à des politiques, à des ruptures d'impossibles, à des dépassements. Là est son intérêt. Elle exprime l'aspiration à une remise à zéro du compteur du monde, à l'entrée dans un autre monde, où seraient réglées les injustices récurrentes qui relèvent des mondes anciens. Le conflit entre Israéliens et Palestiniens, c'est un archaïsme. Cela ne correspond plus à la fluidité, à la réalité du monde d'aujourd'hui. Deux problèmes fondamentaux nous obligent à entrer dans un autre monde. D'une part, cette crise écologique majeure, qui pousse à un bouleversement des stratégies de développement. D'autre part cette dictature capitaliste qui pèse sur tous les peuples et sur tous les esprits. Cet hypercapitalisme a montré ses limites et son inacceptable, avec ses incroyables concentrations de richesses qui côtoient une paupérisation accélérée. Il y a là une possibilité et un devoir de changement, de rupture, de modification. Ici, la force symbolique peut se révéler intéressante, en ce qu'elle libère les croyances, les espérances, mais aussi les imaginations, les ferveurs. En fait, la marge de manœuvre de Barack Obama se situe dans la puissance symbolique qu'il incarne, et sur laquelle il peut s'appuyer. Cette puissance symbolique permet et exige des renouvellements extraordinaires.

Contre les ravages du capitalisme que vous évoquez, vous avancez dans ce texte l'idée d'un tribunal international pour juger les crimes économique et financiers. Mais alors, c'est, dans le contexte actuel, toute la finance mondiale et toutes les multinationales qu'il faudrait juger...

Patrick Chamoiseau. Ce qui est sûr, c'est que les instances mondiales nous manquent. Une grande politique, une vraie politique, c'est une politique de construction d'espaces de régulation au niveau mondial. Les forces, les idées progressistes sont encore malheureusement cantonnées dans les espaces nationaux. L'espace de la globalisation, l'espace du Tout-monde est encore largement et massivement occupé par les capitalistes, les financiers, les marchands. Il est impérieux de construire à l'échelle de la totalité-monde des instances de régulation qui relèvent de l'équité, de la justice et permettent l'avènement d'un nouveau monde. Obama dispose de la puissance symbolique pour le faire.

Comment avez-vous réagi au spectacle de l'Europe ruminant sa mauvaise conscience face au pas franchi par les Etats Unis avec l'élection de Barack Obama°? L'Europe, en dépit du discours à la mode sur la «°diversité°», résiste -t-elle davantage que d'autres lieux du monde à ce processus de créolisation°?

Edouard Glissant. C'est une évidence. L'Europe fut le lieu central de la formation, positive, de l'idée de nation. Mais cela fut suivi de l'émergence, tout à fait négative, de l'Etat-nation. Ce sont les Etats-nations qui se sont disputés le territoire européen, puis le territoire du monde. D'où le fait que l'Europe présente davantage de résistance à des idées nouvelles, à l'idée de supranationalité par exemple. C'est ce qui explique les difficultés à faire l'Europe elle-même. Les Etats-Unis sont moins crispés de ce point de vue, parce qu'ils sont une fédération d'Etats dont certains disputent au pouvoir fédéral ses prérogatives.


Vous vous tenez à distance de la notion de multiculturalisme. Qu'est ce qui la distingue de vos idées de créolisation, de métissage, d'identité-relation°?

Edouard Glissant. Notre conviction est qu'il faut dépasser le stade du multiculturalisme pour aller vers celui de la créolisation. Le multiculturalisme, c'est l'écran qui dissimule l'absence de relation véritable entre les cultures. Il est vrai que les Etats Unis sont depuis longtemps un Etat multiculturel. En témoigne, par exemple, la production de jazz, une musique née dans la communauté noire que s'est appropriée l'ensemble de la nation états-unienne. Mais si les cultures se côtoient, contribuent à une même émergence, partagent des valeurs semblables, elles ne se mélangent pas. Le multiculturalisme couvre une espèce de séparation fondamentale. Il y a à New York une rue qui sépare Little Italie du quartier chinois. Personne, en deux siècles, ne l'a jamais franchie. Ce que nous appelons créolisation, ce mélange des imaginaires, ne se produit pas aux Etats-Unis.



Craignez-vous que les effondrements économiques auxquels nous assistons ne relancent la contruction des murs entre les peuples, les politiques de répression vis à vis des migrants, la désignation de boucs-émissaires°?


Patrick Chamoiseau. Nous assistons à l'effondrement d'une partie du monde ancien. La tentation, dans ce cas-là, est celle d'une reconstruction du monde ancien. Mais l'émergence poétique de cet évènement, qui vient de l'imprévisible et va vers l'imprévisible, nous permet d'envisager l'autre monde, cette «°nouvelle région du monde°» dont parle Edouard Glissant. Les reconstructions qui nous incombent passent par des systèmes relationnels intenses, pour restaurer, mettre en équité, en relation, en harmonie, ce qui était disjoint, éclaté, séparé, déséquilibré dans le monde ancien. Il est nécessaire, pour cela, de développer une poétique de l'humanité et du Tout-monde. La crise, c'est l'effondrement, mais c'est aussi l'opportunité pour une renaissance. Il faut saisir cette opportunité donnée par la poétique, pour conjurer les impossibilités qui risquent de se dresser devant la naissance d'un nouveau monde. Mais aussi pour favoriser l'émergence d'une autre pensée du monde, d'un autre imaginaire du monde, fondé sur la notion de relation.



Entretien réalisé par Rosa Moussaoui

L'intraitable beauté du monde. Adresse à Barack Obama, Editions Galaade-Institut du Tout-Monde.






Publié dans : Idées
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